— Sûr ! que vous réussiriez au concert ! et même au théâtre ! appuya Blanche Mésange avec âme.

Fernand sourit à la chanteuse. Il haussa légèrement les épaules et répondit :

— A la vôtre ! Oui, peut-être, si j’étais plus jeune et que j’aie le temps d’apprendre. Ça m’aurait plu vraiment ! Il est trop tard à présent ! Chacun son métier !

— Et quel est le vôtre, sans indiscrétion ?

— Oh ! il n’a rien d’artistique, mon boulot ! Je suis tailleur, ouvrier tailleur, pour être plus exact. Je coupe des culottes, des redingotes et des jaquettes. A votre service, si vous avez besoin d’un veston, cher monsieur.

Blanche Mésange fit la lippe, oh ! une mignonne lippe d’enfant boudeur, et elle murmura, en tapotant des doigts une valse vague sur le marbre de la table :

— C’est dommage !

— Pourquoi ?

— Pour rien ! si vous êtes heureux comme cela…

— Heureux ! sursauta Fernand qui s’enflamma tout d’un coup : je ne dis pas que je suis heureux ! Est-ce que nous autres, les travailleurs à gages, nous pouvons être heureux ? Toujours à la merci de la sottise des patrons qui nous font payer leurs gaffes commerciales et rognent sur nos salaires quand, par leur faute, leur clientèle diminue ! Heureux ! Est-ce qu’on peut être heureux dans une société où l’injustice règne et où les petits sont éternellement mangés par les gros !