— Vous doutez, Madame Rouchoux ?

— Moi ? s’exclama la libraire qui savait, pour l’avoir lu — nécessairement, — qu’il ne faut pas contrarier les monomanes.

— Vous doutez parce que vous ne connaissez pas mon œuvre. Vous allez l’entendre. Et il l’entraîna dans l’arrière-boutique, où un piano droit montrait ses dents agressives. L’instrument suppliciaire servait à Mademoiselle Rouchoux, fille de sa mère, que le Conservatoire de musique guignait, d’ores et déjà.

— Écoutez !

La matrone s’injecta la trompe d’eustache d’une marche entraînante et bien française, puisqu’elle était un peu fraîche de réminiscences de Wagner et de Verdi. « C’est que c’est que ça y était ! » Elle avait le sens critique du populo. Quand le musicien eut broyé sous ses doigts puissants et mal lavés, une douzaine d’octaves, Madame Rouchoux savait l’air et le chantait.

— Ah ! il n’y a pas à dire, c’est enlevant et ça aura un fier succès ! eut-elle la candeur de dire, naïvement enthousiasmée.

— Cette chanson, je vous la vends.

— Ah ! bah ! à quel titre achèterais-je ? Je ne suis pas éditeur, éditrice, éditeuse… je ne sais pas comment on dit, bégaya l’infortunée libraire.

— Ça n’a pas d’importance. Si vous étiez éditeur, je n’aurais jamais songé à venir vous trouver. Vous m’auriez volé sans vergogne. Vous m’auriez offert généreusement deux louis pour les paroles et la musique d’une chanson qui rapportera ses petits dix mille francs. Je veux, il me faut absolument deux billets de cent, l’huissier est à mon huis ; sauvez-moi en vous enrichissant, bonne et exquise, madame Rouchoux !

Cet argument décida la brave femme. Elle allongea la somme, bien décidée à ne considérer ce débours uniquement que comme une avance, un prêt. Le samedi qui suivit, Paulus chanta Le Trombone sentimental. La salle trépigna d’enthousiasme. Le lendemain un millier de gens fredonnaient l’air approximatif de la chanson. Les commissionnaires demandèrent à Madame Rouchoux des exemplaires du succès ; elle se décida à publier la machine. Elle gagna la forte somme. A partir de ce moment, ce fut une ruée, chez elle, d’auteurs inconnus et illustres, qui lui liquidèrent des soldes, les raclures des tiroirs. Elle mangea rapidement le bénéfice de sa première opération. Cela, en somme, lui indifférait. L’ennui, pour elle, consistait à ce que, prise dans le tourbillon éditorial, elle n’avait plus le temps de lire. Et puis, tous ces bougres qu’elle devinait madrés, estampeurs, lui répugnaient. Toute la gent chantonneuse lui tira une ou plusieurs plumes. Cela devenait douloureux à la fin. Pourtant elle ne lâchait pas pied encore, ayant conscience de rendre service, de loin en loin, à un bon diable, dèchard et talentueux. Parmi ceux qu’elle considérait comme tels, était un nommé Stéphane Griboul. Il possédait un talent très réel ; malheureusement, ce talent ne fleurissait qu’arrosé d’alcool. Un jour, pressé d’argent, il bâcla sur le marbre d’un caboulot six chansons quelconques. Un copain, musicien d’importance, griffonna des notes là-dessous et le tout fut porté chez la douce madame Rouchoux. Celle-ci résista et, comme toujours, se laissa attendrir. Le musicien surtout lui en imposait. Il tenait le grand orgue dans une église aristocratique de Paris, ma chère ! L’affaire fut conclue et la bonne femme fut soulagée d’une assez jolie somme. Le soir, quand sa fille rentra au logis, l’espoir du Conservatoire fut mise en demeure de déchiffrer la musique acquise dans la journée. Horreur ! Six fois de suite elle moulut la Marseillaise ! Jamais on ne s’était offert la tête de l’innocente madame Rouchoux dans de pareilles proportions. Et c’était un homme d’église qui avait fait cela. Donc la libraire devint voltairienne et anticléricale à épouvanter un rédacteur de la Lanterne.