Elle n’eut plus qu’un désir : se débarrasser de son fonds d’édition. Les coquins l’avaient écœurée.
Blanche Mésange, qui ne pouvait plus acheter de livres neufs, en louait chez la mère Rouchoux à deux sous le volume. Les deux femmes avaient bavardé, s’étaient raconté leurs mutuels ennuis et aussi leurs espérances. La marchande de papier connaissait Fernand pour l’avoir entendu chanter en ses jours de triomphe au Colorado ; Mésange lui plaisait pour sa distinction et son courage à la lutte pour la vie. Une idée assez ingénieuse germa dans son cerveau à la suite de l’acquisition de la sextuple Marseillaise. On la bernait parce qu’elle était une pauvre femme illettrée, sans défense devant les fausses larmes et la faconde des astucieux auteurs ; monsieur Fernand était un homme, lui, il savait écrire et composer. Ça n’est pas à lui qu’on enfilerait l’hymne national pour de l’inédit. Et puis, surtout, c’était un moyen d’obliger ses nouveaux amis, avec discrétion, sans les froisser. Oh ! cœur d’or ! jamais las d’obliger autrui, tu ne méritais pas le coup de la goualante de Rouget de l’Isle !
Avec une timidité charmante, un matin que Fernand prenait sur une pile son journal préféré, madame Rouchoux l’interpella. Questions sur l’avenir :
— On m’a promis quelque chose de très sérieux pour bientôt, mentit-il avec un peu de rouge au front.
La libraire ne fut pas dupe du mensonge. Elle savait par l’intermédiaire de Blanche Mésange que la misère encreuse avait succédé à la gêne.
— Voyons, monsieur Fernand, ne trichez pas avec moi, je connais votre situation, j’adore votre bébé et je veux essayer de vous être agréable. Et, nettement, avec une jolie carrure, elle lui offrit de prendre sa succession en tant qu’éditeur.
— On me roule tous les jours que Dieu fait. Je ne sais pas résister à ces monstres d’auteurs, ils me mettront sur la paille. Vous, vous saurez tirer parti des quelques rares bonnes choses que j’ai en magasin, Oh ! il n’y en a pas lourd ! Avec vos connaissances techniques, vous éditerez d’autres histoires que vous saurez choisir avec discernement. Ça vous tirera peut-être d’un mauvais pas ; moi, ça m’obligera.
Évidemment, l’idée séduisait Fernand. Il était tout ému de l’aubaine et, surtout de la façon charmante dont on la lui offrait.
— Et de l’argent ?
— Nul besoin : je ne vends pas, je donne. Si vous réussissez, vous me dédommagerez.