Il y avait beaucoup d’exagération et un peu de vérité dans la diatribe de l’éditeur mécontent.

Fernand prit la résolution d’aller rendre visite à Drulom, bien que le personnage lui inspirât plutôt de la répugnance.

Drulom, agent lyrique et éditeur de musique, habitait rue Paradis-Poissonnière un appartement spacieux, au deuxième étage d’une maison d’apparence cossue. L’immeuble était habité bourgeoisement, sauf les boutiques louées à un fabricant de porcelaine et un commissionnaire en marchandises. Le propriétaire n’aimait pas le va et vient commercial ; il ne tolérait au-dessus que l’exploitation Drulom. Pourquoi ? Simplement parce que Drulom était, comme par hasard, l’heureux possesseur de ces six étages à gros rapport.

Drulom, ex-comique de café chantant, n’était pas un personnage ordinaire. Ancien élève de l’École des Mines, chassé un jour pour avoir dérobé à ses camarades de menus objets : livres, bijoux, il était allé échouer dans un beuglant de faubourg. Il sut se débrouiller tout de suite. Ses appointements étaient plus que modestes, il les allongea en prêtant sur gage à ses confrères mâles et femelles.

Le taux était usuraire, on s’en doute. Il amassa à ce genre d’opérations un assez joli pécule. Loin de le dilapider, il décida de le faire fructifier. Ses succès comme chanteur étaient minces ; il en sécrétait du fiel et de la bile, car il était vaniteux, bien qu’il affectât la simplicité.

Un jour, il lâcha son music-hall pour s’établir à la fois agent lyrique et éditeur. — Son principal fournisseur fut lui-même. — Comme ça, il n’eut pas, au début, de raison de se plaindre de la qualité de la marchandise. Ses chansons en valaient bien d’autres. Néanmoins il ne visa pas au succès. A quoi bon ? les couplets qui lèvent le rideau touchent les mêmes droits que le gros succès.

Il fit engager, pour des prix doux, des figurantes de revues, des petites femmes qui chantaient comme des portes mal graissées, mais qui possédaient des ressources par ailleurs. Un contrat sous seing-privé obligeait ses clientes à ne chanter que ses œuvres. A ce trafic il gagna beaucoup d’argent. Inutile de dire qu’il se réservait la plus grosse part sur les engagements. — Jusque-là, rien que de licite ou à peu près. Ça le devint moins du jour où, pour donner plus d’extension à son petit commerce, il fit passer des notes dans des journaux spéciaux, où il demandait des jeunes filles ayant un peu de voix et se destinant à la carrière lyrique. Elles accoururent en foule, les mignonnes cigales parisiennes et provinciales. En quinze jours, l’habile homme vous confectionnait une gambilleuse, une diseuse, une romancière à l’usage des villes de garnison. Quelques-unes de ces artistes improvisées n’avaient pas toujours atteint leur quinzième année. Ça, c’était du nanan. Drulom s’en pourléchait les babines.

Il avait des exigences de pacha, et les fillettes des complaisances d’odalisques. Il fallait vivre ! La nécessité n’était pas toujours le moteur de ces vocations. La vanité, le désir de s’exhiber sur les planches, l’espoir de faire sa pelote dans le pelotage, lui amenaient un solide contingent de filles pubères, ou presque.

Drulom avait une face immonde de prêtre défroqué. Rien que sur sa mine on aurait dû l’incarcérer. Le vice transsudait par tous les pores de son sinistre individu. Lèvres minces et décolorées, front bas et fuyant vers un crâne déprimé, tout concordait à le rendre hideux. Pourtant, c’était l’homme le plus aimé de Paris. Pouah ! des virginités vraies s’offraient à ce monstre pour un engagement dans un bouiboui de chef-lieu d’arrondissement où, neuf fois sur dix, la scène n’était que l’antichambre de la prochaine maison close !

L’ingénieur manqué pratiquait sans vergogne la traite des blanches. Tout le monde le savait, nul ne s’en inquiétait. La Préfecture de police fermait les yeux. Certains affirmaient que Drulom n’était pas uniquement agent lyrique et qu’il rendait des services à la maison du coin du quai.