Lourbillon, en agonie, resta seul.
Il y avait cinq ans à peu près que le malheureux logeait dans ce garni de dernier ordre, où sa situation, selon les déchéances successives de son destin, avait suivi, comme dans l’immortel roman de Balzac, la même voie descendante que le père Goriot à la pension Vauquer.
Descente qui était une montée en même temps, puisque, à mesure qu’il s’enfonçait d’un degré dans la misère, il gravissait, d’un étage, le calvaire puant qu’était en son ensemble l’« Hôtel Saint-Vincent ».
Au commencement, Lourbillon, vivace encore, jovial et « rigolo », bien qu’attristé de la décadence de plus en plus stupide de la fortune des Fernand, avait loué la plus belle chambre de la maison. Il avait gardé des relations, trouvait de ci, de là, quelques cachets à faire, en banlieue, un camarade pour lui payer la bleue, chaque soir, au « Café Français », et le crédit pour la croustille, chez nombre de marchands de vins qu’égayaient sa verve cocasse, et ses souvenirs, et ses grimaces de vieux lutteur de la foire aux chansons.
Puis, Fernand et Mésange travaillaient en province, c’est vrai ; mais dans la bonne province et chez des impresarios sérieux : Lyon, Bordeaux, Marseille, Montpellier, Toulouse, et n’oubliaient pas leur ami, les jours de paie. En sorte qu’assez régulièrement un mandat-poste venait égayer l’ancien comique, rapide à se précipiter au guichet pour en signer l’acquit.
Mais le temps coula. Les charges de Fernand, là-bas, aux quatre coins de la carte de France, augmentaient parallèlement à la diminution de ses ressources. Le ménage ne chantait plus que dans des villes moins importantes. De plus en plus rarement, il touchait barre à Paris. Les mandats-poste s’espacèrent, puis furent supprimés. Hélas ! la vie devenait trop dure, et Lourbillon s’installa dans une chambre moins chère.
Il fallait cependant la payer, cette chambre-là. Et Lourbillon tenta des prodiges. Mais en vain. On le revit à la Chartreuse, implorant une matinée de quarante sous, de vingt sous, n’importe où. Personne ne lui tendit la perche. Voûté, catarrheux, édenté et presque chauve, il effrayait les courtiers marrons. Ce comique portait le diable en terre. Au bout de quelques mois, fatigué de n’être point payé, M. Crampart donna le choix à cette épave de l’art, ou d’être mis purement et simplement à la rue ou d’accepter sous les combles — et par charité — la sorte de cellule abjecte qui portait le no 37. Lourbillon accepta.
Encore fallait-il solder le prix misérable de ce taudis, et manger quelquefois. Lourbillon fut celui qui, sous un chapeau cabossé, vêtu de loques et chaussé de trous, se présente devant les terrasses des cafés, concurremment aux hommes de bronze, aux camelots de cartes transparentes et aux acrobates du pavé ; celui qui, d’un organe dont on ne sait si l’alcool ou la phtisie ont creusé les cavernes, annonce : « L’Éden-purée » et se hâte aussitôt, vite, vite, avant l’arrivée des sergents de ville, d’érailler une chanson qui lui confère le droit de tendre aux consommateurs, une coquille Saint-Jacques hospitalière aux gros sous.
Lourbillon fut celui qui, la nuit, soupe d’une soupe de dix centimes aux Halles, et déjeune — déjeuner dînatoire — à neuf heures du matin d’un restant de gamelle à la grille des casernes.
Mais la vieillesse implacable venait. Sa carcasse usée ne tenait plus sur ses jambes rompues, et un soir, il se coucha pour ne plus se relever. Il lui restait quinze centimes. Il les consacra à affranchir une lettre à Fernand, et ce fut son suprême acte conscient.