Robert, cahin-caha, à travers les anicroches de la débine, les jours et les nuits blanches, la mistoufle et la purée, grandissait, pauvre graine chétive aux pousses pâlies.
Ah ! le maigriot gamin souffreteux — qui dînait et soupait en même temps, plus souvent qu’à son tour, d’un sandwich au jambon et d’un fond de bock, dans une brasserie où le garçon consentait à faire crédit — ne se pouvait guère douter qu’il avait été, dans sa première enfance, un poupon riche, couvert de dentelles, aux bras d’une nourrice somptueuse, aux rubans immenses tombant jusqu’à terre.
Brun de cheveux comme son père, Robert avait les yeux bleus et la bouche tendre de sa mère. Des yeux profonds, fiévreux et brillants, cernés d’une ombre délicate. Tout mignard, et ne parlant encore presque pas, il avait appris, tout seul, à jouer du violon, sur un violon-joujou que son parrain Lourbillon lui avait donné pour ses étrennes. C’était au moment où l’horizon s’assombrissait pour Fernand et où l’argent plus rare rendait les cadeaux à bébé moins fréquents. Ce violon avait été le dernier bonheur, en somme, de Robert. Aussi était-il devenu bien cher à l’enfant qui, doué d’un instinct musical remarquable, avait très rapidement acquis une virtuosité surprenante.
A cinq ans, cet artiste en réduction, à croquer avec ses longs cheveux noirs bouclés et ses regards trop expressifs, tant y brûlait une précocité quasi morbide d’intelligence, déchiffrait du premier coup des concertos et des sonates de Beethoven et de Mendelssohn.
Si bien que lorsque Fernand et Mésange, la dureté des temps s’aggravant, durent partir extra muros, chercher leur pitance, dans les chefs-lieux et les sous-préfectures, loin du boulevard et de ce ruisseau de la rue du Bac que tant regrettait madame de Staël, ils emmenèrent avec eux ce rejeton-prodige, qui obtenait, haut comme la botte d’un gendarme, des succès pyramidaux, avec son archet puéril.
Robert adorait sa mère, d’une adoration passionnée et jalouse. Il lui arrivait, si, quelque soir, Mésange, tracassée par les embarras d’argent, oubliait de l’embrasser en le mettant au lit, de pleurer toute la nuit, à petit bruit, pour ne réveiller personne, mais à grands sanglots muets qui le laissaient le lendemain, épuisé, blanc comme un mort, vidé de force et de larmes.
D’une sensibilité extrême, il joignait les mains quand Fernand chantait, se gorgeait de musique à s’en rendre malade. Il avait des perceptions spéciales, certains airs lui paraissaient dégager de certains parfums.
— N’est-ce pas, mon papa, disait-il, que la Symphonie pastorale sent la violette ?
Conçu en des jours de prospérité, il était né, certainement, robuste et râblé, avec des reins et des jarrets de jeune lièvre ; mais cette belle santé s’était rapidement flétrie, au souffle de la misère, et au désarroi de la vie errante. Mal nourri, de gargotes en gargotes, sans cesse secoué dans des trains, couché tard, intoxiqué par l’atmosphère surchauffée des coulisses, il avait, pour ainsi dire, vieilli sans croître. Et, pâle d’une pâleur nacrée, avec son sourire déjà triste et ses prunelles dilatées, il était comme un tout petit homme que rien n’étonne plus et qu’a d’avance modelé la douleur.
— Ah ! si nous ne t’avions pas !… lui avait crié, un soir de détresse et d’amertume, Fernand abîmé sur un banc de promenade publique, en un Quimper-Corentin quelconque.