Encore une fois le public trépigna d’enthousiasme. Les cannes s’en mêlèrent. Deux, trois rappels ! Il n’y avait pas à dire mon bel ami, la tape n’était pas accordée !

Parmi les spectateurs, au cinquième rang, et très emmitouflée dans une voilette mystère à grands dessins, une dame, dont tout ce qu’on pouvait affirmer, c’est qu’elle était blonde et potelée, poussait de véritables cris d’extase et avait retiré ses gants pour produire plus de fracas avec ses mains nues. Du délire, quoi !

L’heureux Fernand ne distinguait point ces détails, enivré qu’il était de sa réussite et les yeux brouillés d’émotion.

Quand il rentra dans la coulisse, la froideur glaciale des autres « artistes » put le renseigner, mieux encore que la chaleur du public, sur l’authenticité de sa victoire. Par contre Lourbillon lui ouvrit ses bras, comme un père noble à la grande scène de réconciliation, et le régisseur, le tumulte continuant dans la salle, malgré le rideau tombé, dut venir annoncer que M. Fernand aurait un deuxième tour de chant, à la fin de la seconde partie du concert.

Bravo ! bravo ! bravo ! Rideau ! nom de Dieu !

— Hein ? mon fils ! la goûtes-tu, la gloire ? la goûtes-tu bien ? s’emballa Lourbillon, tout larmoyant.

Le baryton Polas s’était contenté jusqu’ici de sourire d’un petit air dédaigneux ; mais l’annonce du régisseur sembla soudain l’inciter à une détermination farouche. Il cracha violemment sur le plancher, et après avoir presque bousculé Lourbillon et son élève, il s’élança au dehors, en marmonnant :

— Attends un peu ! J’te vas en fiche, moi, un second tour de chant !

Car la musique n’adoucit pas toujours les mœurs. Le baryton Polas, avant de charmer les oreilles des hommes, sur les bords fleuris qu’arrose la Seine, avait mené la viande aux abattoirs de la Villette. Il avait, avant l’habit noir et le plastron blanc, porté la veste bleue et le tablier rouge, et s’était connu boucher avant qu’on le connût chanteur.

Il avait gardé de nombreuses relations dans son ancien monde, et malgré l’élégance acquise de ses manières et la parfaite aristocratie de son langage d’aujourd’hui, il était encore mieux à l’aise avec Bubu de Montparnasse qu’avec le comte d’Haussonville et préférait le largonji des loucherbèmes au vain papotage des salons… où les duchesses étaient des poires… dont il n’aurait pas voulu se payer les pommes !… (O virtuosité de la langue française !!) Justement, beaucoup de ses amis — il disait « poteaux » dans l’intimité — exerçaient, à deux pas des Bateaux-Fleuris, sur la berge, une foule de métiers modestes, quoique lucratifs : le bonneteau, la passe anglaise, la rouge et la noire !