La maman de Marie s'étant aperçue qu'elle écoutait aux portes, en avait un grand chagrin; car elle sentait que si sa fille ne se corrigeait pas, personne ne l'aimerait quand elle serait grande. Elle essaya de lui faire comprendre qu'il était presque aussi malhonnête de surprendre les secrets des gens malgré eux que de prendre leur bourse, parce que leurs secrets sont à eux seuls aussi bien que leur argent.

Marie allait aussi chez les voisins pour tâcher de savoir leurs affaires, et souvent elle y était fort mal reçue. Elle rentrait toute chagrine quand on l'avait mise à la porte des maisons où elle venait épier ce qui s'y faisait; elle se promettait de n'y plus retourner, mais sa grande curiosité lui faisait bien vite oublier les affronts qu'elle avait reçus.

Un jour, un monsieur vint chez la couturière et demanda à parler à elle seule. Il voulait qu'elle fît une belle robe pour la fête de sa femme, et tenait à ce qu'on ne sût rien de la surprise qu'il lui ménageait.

On renvoya Marie, à son grand regret! Quand elle fut seule dans l'atelier, car les ouvrières étaient allées goûter, elle se rapprocha tout doucement de la porte qui n'était pas tout à fait fermée, afin de savoir ce qu'on avait à dire à sa maman.

Le monsieur, qui avait déjà commencé à parler, s'aperçut, en tournant la tête, que la porte était restée entr'ouverte, et il se leva pour l'aller fermer. Il ne l'eut pas plutôt tirée à lui qu'un cri terrible, parti de l'autre chambre, la lui fit rouvrir aussitôt, et il trouva l'enfant étendue par terre et sans connaissance. C'est que Marie avait le doigt dans la fente de la porte quand on Pavait fermée, et son doigt avait été écrasé.

On alla chercher un médecin; Marie souffrait beaucoup, et son doigt fut plus de trois mois à guérir.

Quand Marie sentait sa curiosité revenir, elle regardait son doigt qui était plus court que les autres et n'avait plus d'ongle; elle perdait bien vite alors l'envie de la satisfaire. Comme cette enfant ne s'inquiétait plus des affaires du voisinage et qu'elle restait chez elle à travailler, on ne tarda pas à l'aimer autant qu'on la haïssait auparavant; car elle était très-bonne fille. Marie se trouva si heureuse qu'elle remercia Dieu de l'avoir corrigée, quoique la punition eût été un peu rude et qu'elle dût s'en ressentir toute sa vie.

L'ENFANT TROUVÉ

La grande Nannon, demeurant à Issoudun, dans le faubourg des Minimes, était infirme de la main gauche et ne pouvait travailler pour gagner sa vie. Mais comme elle avait du coeur, au lieu d'aller demander l'aumône, elle prenait des enfants de l'hôpital en sevrage quand on les retirait de nourrice. Elle en avait toujours trois ou quatre, et elle les soignait comme si elle eût été leur propre mère. Quand ils avaient sept ans, elle les reconduisait au grand hôpital de Châteauroux, parce qu'on ne voulait plus payer pour eux à cet âge. Chaque fois qu'il fallait rendre un de ces petits orphelins, la pauvre Nannon avait un grand chagrin. Elle les embrassait en pleurant et s'en retournait le coeur bien gros.

Un jour, on lui apporta un petit garçon de sept mois dont la nourrice venait de mourir. Il était si maigre, si chétif, que l'on pouvait croire qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. La grande Nannon le soigna nuit et jour avec tant d'attention, elle lui fit de si bonnes soupes et de si bonnes bouillies, que la pauvre petite créature se remit et devint un beau petit garçon Il s'appelait Louis, et il était si gentil, si bon, il aimait tant sa maman Nannon, qu'elle n'eut pas le courage de s'en séparer. Quand il eut sept ans, et que les inspecteurs vinrent le vérifier pour l'envoyer au grand hôpital, l'enfant s'attacha au cou de la grande Nannon et la supplia de ne pas le rendre. «Ma chère maman, lui disait-il, gardez-moi! je gagnerai bien ma vie, et je ne vous coûterai rien!» La grande Nannon, qui l'aimait plus que tout au monde, dit qu'elle mourrait si on lui ôtait son petit Louis.