Fanchette, qui avait grande envie de manger l'oeuf qu'elle avait pris, retourna chez elle pour le faire cuire; mais ce lui fut impossible, parce que sa mère ne quitta pas la maison, et qu'elle lui aurait demandé où elle avait pris cet oeuf. Elle commençait à en être bien embarrassée, quand ses petites cousines vinrent pour s'amuser avec elle. En jouant, elles la poussaient, la secouaient, comme font les enfants quand ils sont ensemble; mais Fanchette, au lieu de rire comme à l'ordinaire et de courir avec ses cousines, ne voulait pas qu'on la touchât, tant elle avait peur de casser l'oeuf qui était dans sa poche. Elle se fâchait aussitôt que l'on approchait d'elle, et repoussait ses cousines, qui lui demandèrent pourquoi elle était de si mauvaise humeur.
Fanchette ne tarda pas à se repentir d'avoir volé cet oeuf, car elle avait eu le temps de penser à la mauvaise action qu'elle venait de faire. Elle résolut de le remettre dans la corbeille où elle l'avait pris; mais la mère Desloges ne sortit point de chez elle; et, pour rien au monde, Fanchette n'eût voulu qu'elle lui vît cet oeuf entre les mains. Elle attendit, pensant qu'elle pourrait profiter d'un instant où la vieille femme serait hors de sa maison, pour y entrer sans en être vue. La mère Desloges sortit en effet, mais elle ferma sa porte et emporta la clef.
Elle s'en vint chez la mère de Fanchette, qu'on appelait la Nanne, et lui raconta ce qu'on lui avait fait. «Et justement, dit-elle, j'avais compté sur cet oeuf pour faire mon souper, car je n'ai rien à manger avec mon pain.
—Un oeuf n'est pas grand'chose, dit la Nanne; mais il faut être bien méchant pour le prendre à une pauvre femme comme vous. Ce n'est pas ma Fanchette qui ferait une chose pareille.
—Je le crois bien, répondit la mère Desloges. Ce n'est pas chez de braves gens comme vous qu'il se trouve des voleurs.»
Fanchette, qui entendait cela, ne savait où se mettre, tant elle avait de honte de se trouver voleuse. La journée se passa sans qu'elle pût remettre l'oeuf où elle l'avait pris.
Le soir, son père déchargea une voiture de foin qu'il ramenait du pré, et il l'appela pour venir entasser le fourrage. Il fallut bien qu'elle montât à l'échelle. Quand elle fut dans le fenil, elle foula tout doucement de peur de casser l'oeuf qui était dans sa poche et qui lui pesait plus que s'il eût été de pierre. Son père impatienté lui dit:
«Va donc un peu plus fort et ne prends pas tant de précautions pour fouler mon foin; on dirait, en vérité, que tu marches sur des oeufs et que tu crains de les casser.»
Fanchette sentit la honte l'étouffer, car elle crut que son père lisait sur son front que c'était elle qui avait pris ce malheureux oeuf. Jean, son grand frère, qui la croyait de mauvaise humeur, imagina, pour la faire rire un peu, de la jeter sur le foin. Elle tomba précisément sur la poche où était l'oeuf, qui se cassa et coula tout le long de sa jambe. Elle se mit à pleurer bien fort, car elle comprit que son vol allait être découvert.
«Je suis sûr, Jean, que tu as fait mal à cette petite, dit le père.