Le gros chien du moulin, grand ami de Marie, se trouvait de l'autre côté de la rivière. L'enfant voulut qu'il vînt avec elle dans le bateau, et Pierre le siffla, pendant que Paul appelait: «Turc! Turc!» Le chien se jeta à la nage et d'un bond fut dans le bateau; mais le bateau était bien petit et le chien bien gros; aussi la secousse qu'il donna en sautant à la barque, la fit chavirer, et les enfants tombèrent dans la rivière.
Les jumeaux se débattirent un instant et parvinrent à s'accrocher au bateau; mais la petite fille alla au fond de l'eau.
Pierre ne perdait jamais la tête: il dit à Turc de chercher Marie; le brave animal plongea, et reparut bientôt en tenant l'enfant par ses jupons. Paul, qui nageait un peu, prit la main de sa soeur, que le chien tenait toujours, et parvint à la déposer sur le bord de la rivière. Ensuite il dit à Pierre de ne pas lâcher la barque, et, tirant la corde jusqu'à ce que le bout du bateau touchât la terre, il tendit une perche à son frère, qui fut bientôt auprès de lui.
Ils emportèrent Marie à la maison. Elle n'avait pas perdu connaissance, mais elle grelottait si fort qu'elle ne pouvait pas même crier. Ils la déshabillèrent auprès du feu; et, comme la meunière avait emporté la clef de l'armoire et qu'ils n'avaient pas de linge sec à lui mettre, ils la roulèrent dans la nappe qui couvrait le pain, et la mirent au lit. Ils se déshabillèrent à leur tour et se couchèrent. Ces pauvres enfants ne tardèrent pas à avoir très-chaud, car la fièvre les prit tous les trois.
Quand la meunière revint de la foire avec son mari, elle fut bien étonnée de ne pas voir accourir ses petits enfants pour lui demander ce qu'elle leur rapportait. Craignant qu'il ne leur fût arrivé quelque malheur, elle entra en tremblant dans la maison et vit au milieu de la chambre les habits mouillés jetés en tas. Elle s'approcha des lits et y trouva ses trois enfants rouges comme des charbons ardents, mais endormis.
La pauvre mère devina ce qui leur était arrivé. Les petits ne se réveillèrent qu'au milieu de la nuit pour demander à boire; la meunière ne s'était pas couchée pour les veiller, car elle était très-tourmentée de leur voir une si grosse fièvre.
Le lendemain, les jumeaux racontèrent l'accident qui leur était arrivé. Leur mère ne les gronda point, en considération de leur franchise. D'ailleurs, les pauvres garçons avaient un grand chagrin quand ils pensaient qu'ils auraient pu causer, par leur imprudence, la mort de leur soeur. Ils ne furent malades que huit jours; mais la petite Marie avait eu si grand'peur qu'elle traîna tout l'hiver et ne se remit qu'au printemps.
Les jumeaux furent si affligés de ce qui était arrivé à leur soeur, qu'on n'eut pas besoin de leur défendre une autre fois de la faire monter dans le bateau.