La pauvre femme était désolée d'être aveugle, et ses plaintes faisaient pleurer la petite Nanne, qui, pour diminuer le grand ennui de sa bonne voisine, lui rendait toutes sortes de services. Dès le matin, elle l'aidait à faire son lit, mettait son pot devant le feu et taillait sa soupe. Si la mère Douce voulait manger un peu de salade, Nanne allait la lui cueillir, l'épluchait bien proprement, et ensuite l'assaisonnait. S'il y avait un point à faire aux vêtements de la vieille femme, ou s'ils avaient besoin d'être nettoyés, Nanne s'en occupait, parce que la mère Douce était fort soigneuse et tenait beaucoup à la propreté. Elle la menait promener au lieu d'aller courir avec les autres petites filles du village; et M. le curé l'encourageait à continuer son oeuvre charitable, en lui disant qu'elle obéissait à la volonté de Dieu qui veut qu'on s'aide les uns les autres.
La mère Douce avait vendu sa vache et sa chèvre depuis qu'elle ne voyait plus assez clair pour les soigner. Mais, comme il lui fallait bien un peu d'argent pour acheter du sel, de la chandelle et d'autres petites choses, Nanne allait vendre à la ville les beaux fruits de sa voisine et en rapportait tout ce qui lui était nécessaire. Tout cela n'empêchait pas Nanne de travailler à l'ouvrage que sa mère lui donnait à faire.
La mère Douce eut tant de chagrin d'avoir perdu la vue, qu'elle tomba en langueur et mourut au bout de deux ans. Quand elle sentit sa fin, elle pria M. le curé d'envoyer chercher un notaire, parce qu'elle voulait donner tout son bien à la petite Nanne qui, ayant eu pitié de son infirmité, l'avait aussi bien soignée que l'eût pu faire sa propre fille, et cela sans jamais se rebuter.
Nanne n'avait point soigné la pauvre femme aveugle par intérêt. Aussi fut-elle bien étonnée de se trouver presque riche. Son père cultiva le champ, le jardin et la chènevière; mais elle ne voulut pas louer la maison, et y logea un pauvre vieux mendiant qui, depuis quatre mois, couchait dans les étables ou les fenils, parce que personne ne voulait le loger à cause de sa grande pauvreté.
LES PETITS IMPRUDENTS.
Le meunier Martin avait deux jumeaux de neuf ans qui étaient assurément les plus charmants enfants que l'on pût voir. Pierre et Paul ne se quittaient jamais; on les voyait toujours ensemble, et si l'on donnait quelque chose à l'un des deux, il s'empressait de le partager avec son frère. Paul, qui était plus fort que Pierre, voulait toujours faire à lui seul l'ouvrage qu'on leur commandait; et Pierre, qui était le plus avisé des deux, disait à son jumeau comment il fallait s'y prendre pour mieux faire et avec moins de fatigue. Si l'un perdait ou cassait quelque chose, l'autre venait l'excuser; enfin, l'on n'avait jamais vu une si grande affection et un si bon accord.
Pierre et Paul avaient une petite soeur de quatre ans qui s'appelait Marie. Ils l'aimaient de tout leur coeur et faisaient tout ce qui lui plaisait. Quand la meunière allait au marché, elle leur confiait Marie, qu'ils soignaient aussi bien qu'eût pu le faire leur mère elle-même, et ils ne la quittaient pas d'un instant.
Pierre faisait chauffer la soupe de sa soeur et la lui donnait à manger; Paul la prenait sur ses épaules et la menait bien loin dans la prairie, où Pierre lui faisait des couronnes de fleurs; d'autres fois, ils allaient tous les trois dans les bois cueillir des noisettes que l'enfant aimait beaucoup; enfin, les voisins disaient que Dieu avait béni la maison du meunier, en lui donnant de si braves garçons et une si jolie petite fille.
Un jour de foire où il ne restait à la maison que les enfants et le farinier qui ne quittait pas son moulin, la meunière, en partant, recommanda bien aux jumeaux de veiller sur leur soeur et de l'empêcher d'aller au bord de l'eau: car la pauvre mère craignait toujours qu'il ne lui arrivât quelque accident. Pierre et Paul la tranquillisèrent et lui promirent de ne pas quitter la petite Marie.
Ils s'amusèrent auprès de la maison jusqu'au goûter. Quand ils eurent mangé, tous les trois, un gros morceau de pâté à la citrouille que leur mère avait fait tout exprès pour eux, Marie voulut se promener dans le pré, en face du moulin. Ses frères l'y menèrent; et alors elle eut envie d'entrer dans le bateau qui était attaché à la rive. Comme les jumeaux ne savaient rien refuser à leur petite soeur, Pierre entra le premier dans le bateau, Paul lui tendit Marie, puis il alla cueillir des fleurs et revint faire des couronnes, pendant que son frère tressait un panier de jonc.