Quand il revit le marchand, il lui conta comment il s'était défait de toute sa marchandise en une semaine, et comment il s'était fait trente francs. Le digne homme, reconnaissant chez Toine les qualités nécessaires pour réussir dans le commerce, lui confia pour cinquante francs de marchandise, ce qui, avec vingt francs que lui paya l'enfant, fit un fonds de soixante-dix francs. Cette fois, Toine emporta des mouchoirs, des bas à bon marché et des bonnets de coton, sans oublier la mercerie.
Toine revenait tous les mois faire sa pacotille chez le bon marchand, et lui rapportait l'argent qu'il avait gagné, après avoir pris ce qui était nécessaire pour faire vivre sa grand'mère; et toujours le marchand augmentait son crédit.
Au bout d'un an, Toine, ayant mis de côté quelque argent, acheta des habits neufs à sa grand'mère, et lui donna pour son hiver une bonne couverture bien chaude.
L'année suivante, son commerce s'augmentant avec ses pratiques, il acheta un mulet pour porter ses marchandises; et, comme il vendait toujours au plus juste prix, qu'il donnait bonne mesure, et qu'il ne faisait jamais aucune dépense inutile pour lui, il vit sa petite fortune s'augmenter peu à peu, et, à vingt ans, il acheta dans son village une jolie maison entre un jardin et une chènevière. Il y établit sa pauvre grand'mère qui n'avait jamais été si heureuse. Plus tard, il acheta une voiture, et confia le reste de son argent au marchand qui l'avait aidé si généreusement, en le priant d'envoyer chaque mois à sa grand'mère, quand il serait absent, ce qui lui serait nécessaire pour subsister; car, depuis qu'il avait un peu d'aisance, il ne voulait plus qu'elle fût au pain de charité. Mais il ne restait jamais plus de trois mois sans venir embrasser la bonne femme, qui disait à tout le monde:
«Vous voyez bien mon Toine! il n'y a pas de garçon au monde qui vaille mieux que lui; aussi il a l'estime de tous les honnêtes gens.»
LA BONNE PETITE FILLE.
La mère Douce demeurait dans une petite maison au bord du ruisseau. Elle avait un jardin qu'elle cultivait elle-même. Comme il lui fournissait plus de fruits et de légumes qu'elle n'en pouvait consommer, elle en donnait à tous ses voisins, car elle avait un bon coeur; aussi tout le monde l'aimait à cause de son obligeance.
La petite Nanne allait souvent filer au coin du feu de la vieille femme qui lui racontait des histoires du temps passé, et lui apprenait de belles prières. Elle lui parlait aussi du grand chagrin qu'elle avait eu en perdant son mari et ses quatre enfants, tous morts dans le même mois d'une terrible maladie qui avait tué bien du monde, et qu'on appelle le choléra. Toujours elle pleurait au souvenir de ses chers défunts.
Un hiver, la mère Douce prit une fraîcheur sur les yeux; et, quand ils furent désenflés, il se trouva qu'elle n'y voyait plus guère. Elle pouvait à peine se conduire en plein jour; le soir, une heure avant le coucher du soleil, elle n'y voyait goutte; et cette bonne vieille n'osait pas sortir de sa maison, tant elle avait peur de tomber. Quand elle voulait prendre quelque chose dans son armoire, elle avait toutes les peines du monde à mettre la clef dans la serrure.