Aussitôt qu'elle avait reçu la semaine de son père, Emilie mettait dans un petit sac 1 fr. 40 c. pour son loyer, qui était de 70 fr. par an; dans un autre, 4 fr. 20 c. pour le pain, car ils en mangeaient pour 0 fr. 60 c. par jour à eux trois; dans un troisième, 3 fr. 30 c. pour la pitance et le vin; il ne lui restait donc que 2 fr. 80 c., qu'elle mettait dans un sac de réserve auquel elle ne touchait jamais. Elle le gardait pour les cas de maladie. De cette façon, elle trouvait toujours son compte et pouvait payer comptant tout ce qu'elle prenait. Cette grande économie amena bientôt une certaine aisance dans le ménage, car l'argent que gagnait Émilie en festonnant suffisait pour l'habiller ainsi que son frère.

Daniel avait déjà quatorze ans et finissait sa dernière année d'école quand il se cassa la jambe, en se battant avec un autre enfant. On le rapporta chez son père. Il criait si fort, qu'Émilie l'entendit longtemps avant qu'il entrât dans la maison. On courut chercher un médecin qui remit la jambe de Daniel; mais il lui fallut rester au lit pendant six semaines.

Il fut assez sage durant les premiers jours. Il lisait, ou bien il causait avec sa soeur. Bientôt, s'ennuyant de rester toujours sur le dos, il tourmenta Émilie, qui faisait pourtant tout ce qu'il désirait: elle jouait aux cartes avec lui pour l'amuser; elle lui racontait, en travaillant, l'histoire des rois de France que la vieille dame lui avait apprise. Daniel se lassait de tout. Comme il était un peu gourmand, il voulait manger à tout moment, plutôt par ennui que par besoin. Il avait mille fantaisies que sa soeur ne pouvait satisfaire: alors il lui reprochait son peu de complaisance.

«Mon pauvre Daniel, lui disait-elle, tu sais bien que je n'ai pas d'argent pour t'acheter toutes les friandises que tu me demandes.

—Mais si, tu as de l'argent! le petit sac de la réserve est tout plein; et, si tu le voulais bien, tu me donnerais tout ce que je désire.

—Et le médecin! et le pharmacien! avec quoi les payerons-nous donc, si je touche à cet argent-là? D'ailleurs, il appartient à mon père qui a eu bien du mal à le gagner. Et puis, je te le demande, est-il une plus sotte dépense que celle qu'on fait pour satisfaire sa gourmandise?

—Bah! disait Daniel, tu as un mauvais coeur!»

Émilie pleurait quand son frère lui parlait ainsi. Elle imagina de veiller le soir deux heures avec son père, et ce qu'elle gagna en travaillant à la veillée servit à satisfaire les caprices du malade.

Daniel, voyant sa soeur se fatiguer chaque soir pour lui passer ses fantaisies, réfléchit à la grande bonté d'Émilie. Il ne se rappelait pas l'avoir jamais vue s'impatienter, même quand il était le plus insupportable; il s'en étonna, et son coeur en fut touché. Il demanda un soir à voir le sac où elle mettait l'argent qui servait à lui acheter ses habits, à lui.

«Mon garçon, dit le père, elle les achète avec ce qu'elle gagne.»