Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mère, essayait quelquefois de la consoler.

«Ma pauvre fille, il n'y a pas de consolation pour une peine comme celle-là. Si ton frère ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa mauvaise humeur et sa dureté. Vois-tu, il n'y a pas de plus grande richesse que la bonne réputation, et elle commence en même temps que nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l'enfant aurait beau se corriger par la suite, on n'en dirait pas moins qu'il ne vaut pas grand'chose: n'en parle donc à personne, pas même à nos meilleurs amis ni à M. le curé.

--Oui, ma mère, soyez tranquille; d'ailleurs, puisque Dieu nous l'a donné comme ça, il faut l'aimer pour tout le monde; car, au fond, il est bien malheureux.»

A force de douceur et de patience, Nannette vint à bout d'apprendre à Paul sa prière; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et, tantôt bon gré, tantôt mal gré, il apprit tout ce qu'un petit enfant de son âge pouvait apprendre; comme il avait assez d'intelligence et qu'il n'était mauvais qu'à la maison, on l'aimait bien ailleurs. Il s'attacha à sa soeur plus qu'on ne l'eût cru capable de le faire.

Nannette avait un caractère si heureux que tout le monde l'aimait comme on avait aimé sa mère à son âge. Elle guérit enfin, parce qu'elle fut bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le médecin et M. le curé, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonné.

Une grêle terrible ravage tout le pays.

Tout allait au mieux dans le ménage de Jeanne; elle avait fait faire une pièce de toile avec le chanvre qu'elle filait depuis quatre ans. Elle comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait déjà remboursé six cents francs au père Tixier et elle lui avait payé sa plume. Nannette allait avoir douze ans; elle avait fait sa première communion. Sylvain était enfant de choeur, et il restait chez M. le curé pendant tout le temps qu'il ne passait pas à l'école. Il semblait que rien ne dût troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la moisson, il vint un orage terrible. La grêle tombait grosse comme des noix, et il ne resta pas un épis debout dans les champs. Ils avaient été si bien hachés et entrés en terre, qu'on n'y voyait même pas un brin de paille: c'était une désolation générale. Maître Tixier éprouva de grandes pertes; pourtant il ne fut pas grêlé partout. Mais chez le pauvre grand Louis, ce fut bien pis: il ne resta rien de sa récolte; en voyant ses champs, l'on n'aurait jamais dit qu'il y avait eu là une belle moisson quelques instants auparavant.

Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches cassées; le chanvre était couché par terre. Le coeur de Jeanne saignait en voyant tomber cette grêle qui la ruinait pour plus d'une année. Son mari revint du Grand-Bail tout consterné.

«Quel malheur, mon pauvre homme! mais c'est Dieu qui l'envoie, il n'y a pas à murmurer. Il ne faut pas perdre courage; que de gens vont être plus à plaindre que nous!

--Ma Jeanne, ce n'est pas la peur de pâtir qui me rend si triste; mais je pense aux enfants, à maître Tixier et à la pension du père Colis. Comment faire pour vivre et payer tout ça?