«Es-tu réellement heureux à la ville, mon cher enfant? lui disait-elle.
--Ah! ma mère, il y a bien quelque chose à dire! Quand, par un beau soleil, il faut que je reste assis toute la journée devant une table, j'envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs; mais j'éloigne ces idées-là. D'ailleurs, j'ai l'avantage de n'être jamais exposé au froid ni à la pluie, et c'est quelque chose; vraiment, si je pouvais vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille, ma chère mère, je n'ai pas d'ambition; aussitôt que j'aurai gagné une honnête aisance, je viendrai bâtir une petite maison auprès de la vôtre, et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.»
Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait à Paul.
Jeanne veut céder son bien à ses enfants.
«Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous.
--Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain; je ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent pour leurs enfants; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d'avis (car, la dernière fois que j'en ai causé avec lui, nous étions d'accord sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre père; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé; et, comme l'enfant ne pourra jamais gérer son bien, c'est à ma soeur que nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit à notre mère d'abord, et à Louis ensuite.
--Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour cela qu'en vous cédant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas à craindre, comme tant d'autres, d'avoir à m'en repentir.
--D'abord, ma mère, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient dans la dépendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos petits-enfants; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de céder son bien, de n'être plus maître chez soi, où l'on doit être respecté jusqu'à son dernier jour. On s'imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux éprouvent un malheur, n'est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne pouvoir les secourir, et même d'être obligés de les tourmenter pour avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grâce à Dieu, nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean après la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous arrangerons cela; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine de lui.»
Paul revient pour tirer.
Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars, Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de l'autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n'avait pas eu de nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant qu'elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère; elle pensait aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées, qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les yeux à un mouvement qui se fit auprès d'elle, elle vit un grand garçon à ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil, tant il était devenu beau garçon.