Le lendemain il se forma dans la ville un corps d’environ quatrecents hommes du peuple, lesquels, agissant de leur chef et de concert, se divisèrent en quatre troupes, et achevèrent d’enlever tout ce qu’ils découvrirent appartenant aux Français. Ils en usèrent de même à l’égard de plusieurs Piémontais; et, sous prétexte de chercher ceux de l’une ou de l’autre nation qui se cachaient, ils entrèrent dans les maisons de quelques Gênois et les pillèrent: mais le sénat, pour prévenir la suite de ces désordres, commit le sieur Charles Japis, maître du camp général, avec une pleine autorité de se servir des voies qu’il jugerait à propos pour cela, lequel fit publier une défense genérale, sous peine de la vie, de porter des armes, et commanda quelques détachemens des troupes d’Espagne, qui arrêtèrent en deux jours trente ou quarante de ces voleurs, qu’il fit arquebuser, et par là il dissipa entièrement les autres; ce qui donne lieu aux Espagnols de se vanter qu’ils ont sauvé Gênes, autant de ses propres habitans que des armes des Français. Le sénat fit ensuite publier que tous ceux qui avaient pillé les effets des Génois et des étrangers, eussent à les rapporter au palais neuf, à peine de la vie; mais il y en eut si peu qui obéirent, qu’on peut dire que cet ordre demeura sans exécution. Cependant la perte des Français a été fort grande, et les Gênois même tombent d’accord qu’elle va à plus de cinqcent mille écus.
Il serait long et inutile de faire ici les détails des insultes qui ont été faites presque à tous les Français qui ont paru en ce temps-là dans les rues; il suffira de dire qu’il y en a deux qui ont été tués, l’un avec une barbarie sans exemple, l’autre avec une perfidie qui fait horreur. Le premier fut avec une troupe de Génois, qui en le menant lui donnaient à l’envi des coups de bayonette, et qui l’ayant conduit sur le môle, lui coupèrent la tête, mirent son corps en quartiers, et en jetèrent les pièces dans les canons qu’on tirait sur la flotte du roi. L’autre s’étant refugié avec tous ses effets chez un Génois qui se disait son ami, et qui lui avait offert sa maison, fut tué par cet homme d’un coup de pistolet par derrière.
On n’a point su encore précisément les noms des Génois qui ont été maltraités pour avoir été soupçonnés d’être d’inclination française, si ce n’est le sieur Christophe Centurion, qui fut pris, attaché et battu par une troupe de canailles, des mains desquels Hippolite Centurion, son parent, qui commandait au môle, ne le put tirer qu’en les assurant que c’était pour le faire mourir plus ignominieusement; mais il ne le garda qu’un jour ou deux, après quoi il le laissa aller pour lui donner le moyen de se remettre en sûreté à la campagne. On pourrait encore comprendre dans ce nombre le capitaine Pallavicini de la Valtelline, lequel, accusé d’intelligence avec les Français pour avoir supposé, à ce qu’on dit, un ordre qui ne lui avait point été donné de changer de poste, fut mis en prison, et y est encore.
On n’a point appris que les nobles aient aucune part aux mauvais traitemens qui ont été faits aux sujets de sa majesté; ils ont, au contraire, aidé à les sauver; ils les ont fait recevoir dans leurs maisons de campagne, et leur ont fait donner des escortes pour sortir de l’Etat, après en avoir retenu une partie dans les palais pour les mettre à couvert de la fureur du peuple. Les deux courriers ordinaires de Rome, qui dans les commencemens s’étaient malheureusement engagés dans la ville, ont assuré aussi que le doge et les officiers de la république leur avaient accordé tout ce qu’ils avaient demandé pour se garantir d’insulte. On a su même que Dominique Spinola ayant été accusé d’avoir donné asile à quelques Français en son château de Campi, comme il était vrai, le sénat ne l’a point désapprouvé.
A l’égard de l’effet des bombes, il a été terrible de toute marnière. Les premières qui tombèrent dans la ville, y mirent partout d’abord une confusion incroyable, et elle augmenta considérablement lorsque la nuit fit voir plus distinctement les feux dont le palais public et ceux des particuliers étaient embrasés. Ce fut alors que la plupart des gens, même ceux de la noblesse, abandonnèrent leurs maisons pour mettre leurs personnes en sûreté, et se sauvèrent sur la montagne: le doge s’y retira avec sa femme, et fut logé avec le conseil à l’Albergo; ce qui a fait dire que le roi a mis le sénat à hôpital. Mais le lendemain chacun ayant pensé à enlever de chez soi ce qu’il y avait de meilleur, ce fut une autre manière de confusion; les hommes et les femmes de toute sorte de conditions allaient criant et courant confusément dans les rues, chargés de tout ce qu’ils pouvaient porter, sans savoir même où ils le devaient mettre; et ce fut en ce temps-là que, sous l’escorte d’un détachement d’Espagnols, on fit transférer à l’Albergo le trésor de Saint-Georges, et que les juifs qui se réfugièrent hors de la ville, se mirent sur une colline, où il s étaient campés sous des tentes en fort grand nombre; il semblait que ce fût une nouvelle ville.
Enfin la perte est si considérable, que, parmi ceux qui la connaissent davantage, les uns disent quelle est de soixante millions d’écus, monnaie de France; les autres, qu’on ne saurait presque l’estimer si l’on fait réflexion aux bâtimens, aux marbres, aux peintures, aux meubles et aux marchandises qui y ont péri; un marchand joaillier a même dit qu’il s’y était fondu une quantité considérable de perles, dont on fait un grand commerce dans cette ville-là.
Mais, quelques désordres qu’il y ait dans la ville, il n’y en a pas moins dans le gouvernement. Le doge, quatre sénateurs et quatre nobles, tous attachés à l’Espagne par leurs intérêts particuliers et qui ont été nommés dans cette conjoncture par la république, pour la direction générale des affaires, avec une autorité entière et indépendante des conseils, en forment un qu’ils appellent la Junte, et sont les maîtres absolus de toutes les délibérations; en sorte qu’il ne faut pas s’étonner s’ils ont fait, depuis le départ de l’armée navale du roi, une nouvelle ligue offensive et défensive avec l’Espagne, et s’ils ont donné un décret portant défense à tous les Génois de proposer de s’accommoder avec la France, que du consentement de l’Espagne. Ils ont envoyé leurs dix galères, commandées par Jean Marie Doria, à la rencontre de celles d’Espagne, lesquelles étant arrivées le 16 de ce mois devant Gênes, au nombre de ving-sept; et ayant été saluées, selon la coutume, n’ont répondu que par trois coups de canon, et ont commencé par là à traiter les Génois comme leurs sujets. Ces galères n’ont pas été plutôt dans le port, que les officiers qui les commandent y ont choisis les lieux où ils ont voulu se placer, et ont mis en chacune de celles de la république une compagnie de Napolitains pour en être les maîtres comme des leurs; dans le même temps on a remis aux troupes du Milanais, qui étaient dans la ville, les postes etc.
[23]. Andò allora attorno un’iscrizione, proprio conforme al gusto corrente. Manet et apud Genuenses indeclinabile genu, nec enim hunc non cogitatum casum declinare possunt. En tamen Genua ad genua, id est dux senatoresque Genuensium ad genua procumbunt regis non Galileæ sed Galliæ, non Christi sed Christianissimi, cujus stellam non quidem polarem sed pyrobolarem, jam ante annum ipsi orientem viderunt. Veniunt hic adorabundi regem, ne noceat amplius, aurum thusque libertatis, olim invictæ nunc devictæ, afferunt et offerunt. Myrrham tamen splendidæ servitutis et crucis dono domum referunt. O pater papa! miserere eorum et per somnium eos mane remeantes domum, ne meent Mediolanum: illic enim ipsos expectat Herodes hispanus, ad geniculationem hancce novam fremens et tremens.
[24]. Il Cibrario (Istituzioni della monarchia di Savoja, p. 293) enumera le tasse certamente non minori nè men variate delle spagnuole, imposte dai duchi di Savoja; e nel proemio all’editto 12 dicembre 1633, Carlo Emanuele I attestava che «nelle passate guerre si sono tanto caricati i registri, che i proprietarj, non potendo con l’intero abbandono de’ frutti liberarsi dalle gravezze, hanno abbandonato i loro beni». Erano regalia perfin le candele, che tutte doveano esser bollate. Il primo appalto del tabacco si fece nel 1649 per lire duemila cinquecento, vendendosi il tabacco sodo trenta soldi la libbra, quarantacinque il pesto, e ad arbitrio quello con ingredienti. Allora pure s’introdussero le poste. Quanto all’amministrazione della giustizia già ne parlammo.
[25]. Cibrario, Instituzioni della monarchia di Savoja, p. 185. E per quel che segue, Carutti, Regno di Vittorio Amedeo II. Torino 1856.