Il pro-memoria che fece presentare a lord Salisbury è questo:

«Bizerte ou Benzert, l'ancienne Hippo-Zarytos des Phéniciens, située sur la côte de la Tunisie, là où le continent africain s'allonge vers la Sicile, est à cheval sur le bras de mer qui mène au lac du même nom. Ce lac a une étendue et une profondeur suffisantes pour offrir aux plus gros navires, à l'achèvement des travaux, cinquante milles carrées de mouillage. Ainsi placée sur la Mediterranée, favorisée par la nature qui lui a donné un port très vaste et parfaitement à l'abri des colères de la mer et des attaques des flottes ennemies, et se trouvant aujourd'hui aux mains d'une puissance maritime de premier ordre, Bizerte est un élément de grande valeur dans le calcul des ressources défensives et offensives actuellement à la position des différentes puissances européennes.

Cette nouvelle situation, créée par les événements de 1881, attira immédiatement l'attention des cabinets [pg!75] intéressés au maintien de l'équilibre dans la Mediterranée, et il en vint cet échange de notes, de remontrances d'un côté et de vagues assurances de l'autre, qui, commencé dès la descente des Français en Tunisie, n'a pas encore pris fin.

Il appert de cet échange de notes qu'au commencement de 1889 le premier ministre de S. M. Britannique paraissait avoir pris un grand intérêt à cette affaire, à cause de laquelle de pressantes démarches avaient été faites auprès de lui, même de Berlin; mais que, plus tard, des explications fournies à Paris l'avaient persuadé que «les travaux projetés n'avaient point de grande importance». Une année après, le 3 juin dernier, toujours convaincu que ce qu'on était en train de faire ou de projeter pour Bizerte n'offrait qu'une mediocre importance, il disait à l'ambassadeur du Roi que «si, comme il le désirait et l'espérait, l'Angleterre et l'Italie restaient unies, leurs forces navales suffisaient à leur donner la supériorité sur toute autre puissance, et n'avaient rien à redouter des fortins de Bizerte». Plus tard, en septembre, le sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères déclarait que «les travaux en voie d'execution ne paraissaient pas encore avoir un but militaire».

Les considérations suivantes pourront démontrer que l'avis exprimé par le Foreign Office n'est guère conforme à l'état réel des choses.

En creusant de quelques mètres le port actuel de Bizerte et en élargissant le canal d'entrée moyennant la démolition de la Kasba, on répondrait suffisamment aux exigences du commerce qui est à peu près nul, comme il est démontré à l'evidence par les récettes de la douane qui n'atteignent jamais 50 000 fr. par an. Or, comme il n'est guère admissible qu'on songe à faire de Bizerte le port commercial de la Tunisie, de grands travaux étant en même temps en cours d'exécution dans le port de Tunis,[14] à 32 milles de Bizerte, il est facile [pg!76] d'en conclure que tout ouvrage visant non pas à améliorer le port actuel, mais à en créer un nouveau de grands proportions, a un but essentiellement militaire. Et les travaux qu'on est en train d'executer à Bizerte ont précisément en vue un port immense, l'un des plus grands du monde, pour lequel on creuse un canal d'entrée de 200 mètres de largeur et de 12 de profondeur.

Il est à remarquer que quand même le mouillage serait de beaucoup plus limité, la profondeur que l'on veut donner à ce canal suffit à prouver qu'il est destiné aux grands navires de guerre. En effet, il n'y a pas aujourd'hui de navire marchand ayant un tirant d'eau de 8 ou 9 mètres, qu'atteignent seulement les navires de combat de 1re classe, jaugeant de 12 à 14 000 tonnes. Le canal de Suez qui interesse tous les pays, qui a été creusé exclusivement pour le commerce et donne passage aux plus grands steamers de toutes les marines marchandes du monde, n'a qu'une profondeur de 8 mètres.

Il existe d'ailleurs des preuves directes que dans ce que l'on fait ou qu'on compte faire a Bizerte, on s'est proposé pour but non le commerce mais la guerre. On trouve ces preuves dans la construction d'une grande caserne pour laquelle on a publié dès le mois de mai dernier le décret d'expropriation du terrain nécessaire; dans la construction déjà achevée de baraques pour le génie militaire; dans l'augmentation de l'effectif de la garnison qui a eu lieu ces derniers jours; dans la construction imminente d'ouvrages de fortification en vue desquelles le gouvernement tunisien vient de publier (le 3 de ce mois) un décret du Bey portant constitution de servitudes militaires.[15] En dernier lieu la fondation d'une grande compagnie appelée du Port de Bizerte[16] avec un capital de neuf millions, prouve qu'il ne s'agit point de travaux de petite importance, mais bien de travaux grandioses dans lesquels, d'après ce qu'on vient d'exposer et malgré le caractère privé qu'on leur a artificiellement [pg!77] donné, on peut, selon toute raison, reconnaître l'intention de faire de Bizerte un port militaire.

Il est inutile d'objecter qu'il faudra de plus grandes sommes et beaucoup d'années pour que cette transformation s'accomplisse; on ne sait que trop que lorsqu'il s'agit de pareils travaux, qui intéressent la défense nationale, les crédits sont toujours accordés aussitôt qu'ils deviennent nécessaires. Il faut au contraire remarquer, ce qui n'est pas aussi universellement connu, qu'il ne faut point de travaux de grandes proportions pour faire de Bizerte un port de guerre, mais qu'il suffit relativement de peu de chose, de façon que le temps et les dépenses nécessaires ne seraient rien moins que proportionnés aux résultats que l'on obtiendrait.[17] Il ne faut d'ailleurs pas oublier que quand même la place ne serait point fournie de tout le nécessaire dès le commencement des hostilités, elle n'en serait pas moins une grande ressource pour la France et une menace sérieuse pour ses ennemis, si seulement le canal en était rendu praticable aux grands navires sous la protection de quelques puissantes batteries côtières, et si la place contenait les approvisionnements indispensables de charbon, vivres et munitions de guerre et les moyens nécessaires pour radouber des navires.

Il n'y a par conséquent rien que de vraisemblable dans la supposition que la France si elle veut (et tout nous prouve qu'elle le veut) possédera à Bizerte, dans un peu plus de cinq ans, un port militaire vaste et sûr qui lui servira de base pour des expéditions maritimes dans la Mediterranée meridionale, et de port de refuge en cas d'insuccès. Et quand même cela n'arriverait que dans dix ans, y a-t-il moyen de ne pas voir que sa puissance sur mer en serait énormément augmentée?

La France ne possède actuellement sur la Méditerranée qu'un seul port militaire, celui de Toulon, qui occupe par rapport à l'Italie méridionale et à la mer Jonienne, une position tellement excentrique qu'un gros convoi de troupes de débarquement ne pourrait mettre à la voile de ce port pour le sud de la péninsule ni pour [pg!78] la Sicile, sans courir de graves dangers, soit à cause de la distance à franchir, soit à cause de la flotte italienne qui, de la Madeleine, surveillerait ce mouvement. Mais lorsque Bizerte sera devenue accessible aux grands navires et ceux-ci pourront y trouver du charbon, des vivres, des munitions de guerre et des moyens pour réparer leurs avaries; lorsque cette place sera munie de fortifications maritimes et terrestres, les Français seront alors en mesure de menacer, de la côte tunisienne, les escadres ennemies manoeuvrant dans le bassin méridional de la Méditerranée, et pourront se porter en 20 heures sur Naples, en évitant les eaux surveillées de la Madeleine par la flotte italienne, et se jeter en 8 heures sur Cagliari et sur la Sicile.

Il n'y a rien d'exagéré dans l'importance que nous attribuons plus haut aux difficultés provenant de la distance à la quelle Toulon se trouve des côtes de l'Italie méridionale. Il ne s'agit, en effet, ni d'une escadre ni d'une flotte qui peuvent naturellement parcourir la Méditerranée quel que soit l'état de la mer; il s'agit d'un convoi de navires de transport (plus de cent) qui doivent naviguer de conserve sous la protection d'une escadre et par conséquent marcher lentement.

Ce convoi, au surplus, ne serait pas en mesure d'opérer le débarquement par un mauvais temps et devrait, dans ce cas, chercher un abri, ou rebrousser chemin, jusqu'à Toulon, en s'exposant, dans le deux hypothèses, au danger d'une attaque de la part de la flotte italienne s'appuyant sur la Madeleine. Ces difficultés ne proviennent donc pas de la distance, mais des dangers que le convoi doit courir pendant cette longue traversée, et qui peuvent venir de deux differents côtés, — de la mer, l'état de laquelle peut rendre impossible d'atteindre à temps le point d'atterrissage, ou empêcher l'opération même du débarquement, — et de la flotte ennemie, à laquelle on offre de cette manière une occasion favorable pour attaquer en route le convoi.

Bizerte, étant donnée comme point de départ, tous ces dangers disparaissent. On y concentre le corps de débarquement (la France n'est pas obligée de faire venir, à cet effet, des troupes d'Europe attendu qu'elle a en Algérie un corps d'armée permanent et pourvu de tout ce qu'il faut), on y rassemble et on y tient prêts les [pg!79] transports, on attend ensuite que les conditions générales de la guerre soient favorables à l'opération, et par un soir de calme le convoi met à la voile, se présente le lendemain au point du jour, sans avoir été signalé, sur la côte de Sicile, et opère le débarquement bien avant que le forces destinées à la défense de l'île aient eu le temps d'accourir.

Il est inutile d'ajouter que la descente en Sicile d'un gros corps d'armée (35 à 40 000 hommes) aurait une grave influence sur le sort de la guerre. Un pareil évènement serait un désastre matériel et moral et pourrait même entraîner une défaite définitive. Il faut plutôt faire remarquer que si la France voulait renforcer, dès le début des hostilités, ses garnisons d'Algérie, ses ressources maritimes et le nouveau port de Bizerte lui permettraient, la traversée étant très courte et la Madeleine bien éloignée, de porter en Sicile jusqu'à deux corps d'armée, c'est-à-dire 60 000 hommes, en s'assurant par là la supériorité numérique sur les troupes chargées de la défense de l'île.[18]

Cependant l'accroissement énorme de force que la France tirerait, le cas échéant, de la possession d'une nouvelle base d'opérations maritimes dans la Méditerranée, n'est pas fait pour préoccuper seulement l'Italie et ses alliées, les puissances centrales; cela regarderait aussi de très près l'Angleterre, quand même l'alliance de cette puissance avec l'Italie serait un fait accompli. Ce ne sont pas en effet, les «fortins de Bizerte» qu'on aurait à craindre, mais la nouvelle situation qui serait créée par l'existence, sur la côte d'Afrique, d'un port militaire français, d'où la France pourrait aisément attaquer l'Italie du sud et la Sicile sans avoir à redouter les mouvements de la flotte italienne opérant de la Madeleine. Ce nouveau port militaire paralyserait l'action de la Madeleine dans la Méditerranée méridionale, rendrait [pg!80] nécessaire le maintien d'un gros corps d'observation en Sicile et d'autres forces considérables dans les villes maritimes de l'Italie du sud. Il deviendrait par conséquent nécessaire de diminuer d'autant les troupes à porter au delà des Alpes, et cela même si l'Angleterre et l'Italie étaient alliées.

Telles sont les conséquences de la création, à Bizerte, d'un nouveau Toulon; tels sont les dangers que l'Italie doit redouter bien plus que les attaques directs sur ses navires pouvant partir des fortifications du nouveau port. Ces fortifications ne seraient que le complément nécessaire de toute place maritime, et doivent être considérées comme telles, et non comme des ouvrages placées sur un bras de mer par où il serait indispensable de passer.

Mais ceci n'est pas tout. Si la création du nouveau port militaire nuit directement à l'Italie et indirectement à ses alliées à cause de la diminution de la puissance offensive du royaume et du danger que courrait la Sicile, l'Angleterre aussi, bien qu'elle soit, ou plutôt parce qu'elle est la première puissance maritime du monde, en ressentirait un préjudice sérieux, même si elle était l'alliée de l'Italie et indépendamment du dommage indirect auquel elle serait exposée en cette dernière qualité.

Il suffit, en effet, de se rappeler quelle est la situation respective de Gibraltar, Bizerte, Malte e Port-Saïd pour voir que le jour où Bizerte sera un port militaire, elle occupera une formidable position offensive sur le flanc de tous les navires se rendant de l'orient à l'occident et viceversa. Elle sera parfaitement en mesure de harceler et même d'arrêter complètement le commerce de Gibraltar à Malte et à la mer Rouge, c'est-à-dire le commerce de l'Angleterre avec les Indes, et d'empêcher la jonction des flottes anglaises ou anglo-italiennes dans la Méditerranée méridionale. Ce qui forcerait l'Angleterre, si elle était l'alliée de l'Italie aussi bien que si elle demeurait neutre, a augmenter ses forces navales dans la Méditerranée, en restant néammoins menacée dans son commerce, qui est pour elle la vie, et en dégarnissant nécessairement la Manche où, en cas de conflagration européenne, il lui faut absolument être maîtresse de la mer.»

[pg!81]

Nel colloquio di Milano dell'8 novembre 1890 Crispi aveva detto al Conte di Caprivi non poter permettere che Biserta divenisse un porto militare, e al Cancelliere germanico non era sfuggita tutta l'importanza che la questione aveva per l'Italia. In gennaio 1891, essendo evidente che la Francia non si curava delle proteste italiane e tirava diritto nell'attuazione di un piano prestabilito, Crispi reclamò l'appoggio delle potenze alleate e dell'Inghilterra per una comune azione a Parigi la quale imponesse l'abbandono dei lavori iniziati a Biserta e li vietasse per l'avvenire. L'ultima ratio di questo passo poteva essere la guerra, e Caprivi ne ammise l'eventualità. Egli infatti diceva al nostro ambasciatore che, pur sperando si raggiungesse lo scopo senza conflitti,

«nondimeno bisogna tenersi preparati ad ogni peggiore eventualità e, questa presentandosi, avere in mano tutti i possibili elementi politici e militari di successo. Ora, l'armamento della fanteria germanica col fucile a piccolo calibro sarà compiuto soltanto nella primavera ventura e la formazione dei due nuovi corpi d'esercito soltanto nel prossimo inverno. Tutto, dunque, consiglia di camminare adesso con prudenza e sicuramente.»

Pochi giorni dopo il ministero Crispi cadeva, e l'energica sua azione veniva abbandonata. L'Inghilterra e la Germania avvertirono subito ch'era mutata la mano al timone della politica italiana, e ne profittarono. Lord Salisbury sentiva in tutta la questione tunisina la prevalenza degl'interessi italiani su quelli inglesi, e aveva opposto alle premure di Crispi un contegno di cortese passività, senza tuttavia osare di opporsi alla logica stringente del ministro italiano e sconfessare le sue proprie precedenti dichiarazioni. Alla Cancelleria germanica la scomparsa della pressione esercitata da Crispi in base ad argomenti validissimi, sembrò una liberazione.