—A la bonne heure, ma toute belle! Vous commencez à apprendre la vie.

—Peut–être, mon vieux Sanderini... Ce quʼil y a de sûr cʼest que je me sens moi–même...—oh, la phrase vous paraîtra bien drôle!—je me sens moi–même en rupture avec la société... Ces gens comme il faut, croyez–vous? ils mʼhorripilent!

—Et moi!... Fichtre! si seulement on me laissait faire!... Dans tout homme résigné il y a toujours le sans–culotte qui roupille. Un jour vient où il sʼéveille et veut ameuter les carrefours pour pendre les aristos à la lanterne.

—Cʼest possible. En tout cas le mien aurait plutôt envie de se pendre lui même...

—Et cʼest triste. Il ne faut jamais envoyer son cœur à la guillotine. Vous avez le tort, ma toute belle, dʼavoir lu des poëtes. Moi, les poëtes, je les laisse aux rafalés!

—Les rafalés, vous dites? Ah, le beau terme! Et comme il me va, Sanderini! Car je ne suis désormais quʼune pauvre femme rafalée... Oui, je ne mʼen cache guère: jʼ ai eu du chagrin, je suis éreintée, jʼai besoin, vraiment besoin, de trouver autour de moi un appui quelconque... Eh bien, ma foi, ce nʼest pas aux gros bonnets, aux philanthropes, aux gens de bonne conduite, quʼil me prendrait jamais la faiblesse dʼavouer ma peine! Pour ceux–là je vais danser ma Danse Rouge; devant ceux–là je vais paraître implacablement heureuse, ayant toujours aux lèvres mon sourire dʼautrefois... Mais cʼest ici, dans les coulisses, où les feux de la rampe ne mʼembrasent pas dʼune lueur artificielle, cʼest ici, où Mimi Bluette redevient la pauvre fille de jadis, que je puis vous dire, Sanderini, combien mon âme est triste, et combien je me sens vide, morne, solitaire, hantée par la frayeur de mes nuits blanches...

—Mais non! mais non! Il faut chasser tout cela! Il faut venir souper chez la Grande Rouquine, lever son verre plus haut que le front, et puis rire, rire!... ne rentrer quʼà lʼaube, légèrement grise, lʼâme gonflée comme une voile dans la vapeur du Champagne... Que diable! Est–ce possible que ce Paris, où lʼon soigne des rois neurasthéniques, ne parvienne pas à vous guérir, vous, qui êtes une créature de joie?

—Jʼai été amoureuse comme une folle, mon pauvre. Sanderini...

—Quoi donc? Il y en a bien dʼautres qui ont été amoureuses comme des folles! Presque toutes lʼont été. Cʼest–à–dire quʼelles ont cru lʼêtre, ce qui revient au même. Et avec ça? Faut pas croire que ce soit la fin du monde. Petit à petit, jour par jour, comme cʼest venu, ça passe. Eh, oui! Ne hochez pas la tête... Il en est de cela comme des robes à paniers... ça passe!

—Jʼai été amoureuse comme une folle... je le suis, je le serai, comme une folle...