Imaginez ce spectacle!

En face du palais royal de Turin, le soir du 22 mars 1848, des milliers et des milliers de visages se lèvent vers le balcon; des milliers de poitrines ne respirent plus; des milliers de cœurs sont sans battements. Indescriptible est l'émotion. Tout à coup, la loge de Pilate s'ouvre, Charles-Albert sort de l'ombre, et se montre à la lueur des torches comme une fantastique apparition.

Auprès de lui sont ses fils; un peu en arrière sont les envoyés de Milan. Le roi tient dans ses mains une écharpe aux trois couleurs italiennes. Il veut parler. Mais ne pouvant se faire entendre, il agite cette écharpe sur sa tête.

Un ouragan de cris semble la soulever et la faire claquer comme un drapeau.

C'était une déclaration de guerre jetée à l'Autriche par tout un peuple dont le roi, à cette heure, se faisait le héraut d'armes.

Le lendemain, l'Italie lisait ce que ses peuples n'avaient pu entendre la veille.

«Nos armes vous apporteront l'aide que le frère doit au frère, que l'ami doit à l'ami,» disait le roi dans son immortelle proclamation.

«Nous vous seconderons, espérant en Dieu qui a donné Pie IX à l'Italie....»

Et la patrie italienne s'était dès lors faite chair en lui. C'était la patrie que le petit soldat, gai et alerte, allait voir passer aux jours de victoire ou de défaite, dans ce roi pareil à un fantôme, qui toujours, chevauchait vers l'endroit où la fusillade était la plus nourrie, où le danger était le plus grand.

«Son visage décharné, son air malade, presque mourant avec un regard de feu,» écrivait Minghetti à Pasolini, «sa tristesse qui semble repousser jusqu'à l'apparence d'un sourire, ont sur ses troupes une influence magnétique.»