Et chose étrange, cette scène se passait le soir même d'une double victoire.
Les succès qui avaient marqué les étapes de l'armée piémontaise en Lombardie, venaient d'être couronnés à Goito et à Peschiera. L'armée était dans un indicible enthousiasme.
«Dieu aime et protége notre vieille race royale,» écrivait le Marquis Costa, «car Dieu lui a ménagé un double et beau triomphe. Comme le roi, devant toute l'armée, embrassait le général Bava, qui venait lui annoncer la déroute définitive de Radetzky, nous vîmes accourir, venant de Peschiera, un aide-de-camp de M. le duc de Gênes, chargé d'apprendre au roi la reddition de la ville. Non, jamais, je n'ai éprouvé une émotion pareille à celle qui m'a secoué, lorsqu'en ce moment, un immense cri de: — Vive le roi — s'est élevé de toutes les lignes....»
Quelle mystérieuse intuition isolait donc le roi de l'enthousiasme qui l'entourait?
Je ne sais rien de plus caractéristique que ces pressentiments du malheur qu'eut toujours Charles-Albert, pressentiments qui ne faisaient en quelque sorte qu'aviver sa passion du sacrifice. Cette fois encore, ils n'étaient pas pour le tromper.
Aux victoires de Goito et de Peschiera, succédaient les défaites de Custoza et de Volta. Celles-ci n'étaient que le triste prélude du désastre de Milan.
Je ne vous redirai pas ces navrantes épisodes. À grand peine, peut-on, le soir du 4 août, arracher le roi du champ de bataille. Depuis une heure déjà, le canon s'était tu, que Charles-Albert restait là encore sur les remparts de la ville, le visage tourné vers l'ennemi, espérant un boulet qui ne vint pas.
La mort glorieuse du soldat, ce dernier, ce seul bonheur qu'il eût rêvé le fuyait comme tous les autres bonheurs. Mais les agonies pour cela ne devaient pas lui être épargnées.
Il y a vraiment de singulières coïncidences, ou plutôt d'étranges ironies dans les choses. Vous souvenez-vous de ce balcon où Charles-Albert naguère apparaissait à Turin, agitant devant le peuple en délire l'écharpe aux trois couleurs italiennes? Vous souvenez-vous?
Ce balcon s'appelait le balcon de Pilate. Ah! c'est bien encore de ce nom qu'aurait dû s'appeler le balcon du palais Greppi, où les Milanais insultèrent le lamentable Ecce homo que vous savez.