Sans prétendre attribuer à l'atavisme l'importance qu'on lui donne aujourd'hui, importance qui ne tend à rien moins qu'à supprimer la responsabilité de nos actes, il est impossible de n'en pas tenir compte. Et j'estime que l'atavisme a joué ici son grand rôle.
Comment ne pas reconnaître, dans le soldat qu'était Charles-Albert, le sang du Prince Eugène? Comment aussi ne pas reconnaître, dans sa mobilité, l'humeur inquiète du Prince Thomas? Comment enfin, en redescendant les sept générations qui relient ce premier des Carignan à celui qui fut le père du roi Charles-Albert, comment ne pas suivre l'évolution qui, lentement, préparait la transition du passé au présent?
Quand Dieu efface tout ce qu'il a effacé au siècle dernier, c'est pour écrire autre chose.
Pas plus que nos regrets, nos raisonnements ne changeront sa volonté. Le mieux est de la reconnaître et de s'y soumettre. Le passé est mort et ne ressuscitera pas. Il agonisait lorsque naquit Charles-Albert.
Son père était un de ces princes libéraux que 1793 n'avait pas désabusé de 1789, et qui continuaient, pendant qu'on les dépouillait, à répéter par habitude, les vieux refrains sur les droits de l'homme, et sur les douceurs de fraternité.
Sa mère, elle aussi fort libérale, se mettait, après la mort prématurée de son mari, à courir le monde, l'étonnant fort, par la hardiesse de ses allures, par son second mariage, et même par ses excentricités.
Comment l'incohérence de ces temps étranges, où tout s'effondrait, et où tout renaissait dans une inexprimable confusion, n'aurait-elle pas, indépendamment de l'atavisme, influé sur l'âme de l'enfant qui naissait en 1798?
Je lisais l'autre jour que la mère d'un illustre écrivain français avait été frappée d'un coup de lance par un cosaque, lors de l'invasion de 1814, et que l'enfant, atteint du même coup, porta au flanc une blessure qui ne se cicatrisa jamais.
De même, la mère de Charles-Albert, rudement frappée — quoi qu'elle en eût — par la révolution, n'avait pu soustraire l'enfant qu'elle portait, à un terrible contre-coup.
Charles-Albert le reçut et la plaie ne se ferma jamais.