LES JARDINS,
POÈME,
CHANT TROISIEME.
Je chantois les jardins, les vergers, et les bois,
Quand le cri de Bellone a retenti trois fois.
A ces cris, arrachés des foyers de leurs pères,
Nos guerriers ont volé sur des mers étrangères,
Et Mars a de Vénus déserté les bosquets.
Dieux des champs, Dieux amis de l’innocente paix,
Ne craignez rien. Louis, au lieu de vous détruire,
Veut sur des bords lointains étendre votre empire;
Il veut qu’un peuple ami, trop long-temps opprimé,
Recueille en paix le grain que ses mains ont semé.
Et vous, jeunes guerriers qu’admire un autre monde,
Je ne puis vers Yorck, sur les gouffres de l’onde
Suivre votre valeur; mais pour votre retour
Ma muse des jardins embellit le séjour.
Déjá j’ordonne aux fleurs de croitre pour vos têtes;
Pour de myrtes verds des couronnes sont prêtes,
Je prépare pour vous le murmure des eaux,
Les tapis des gazons, les abris des berceaux,
Où mollement assis, oubliant les alarmes,
Tranquilles vous direz la gloire de nos armes,
Tandis qu’entre la crainte, et l’espoir suspendus,
Vos enfans frémiront d’un danger qui n’est plus.
Achevons cependant d’orner ces frais asyles.
Jadis dans nos jardins les sables infertiles,
Tristes, secs, et du jour réfléchissant les feux,
Importunoient les pieds, et fatiguoient les yeux.
Tout étoit nu, brûlant; mais enfin l’Angleterre
Nous apprit l’art d’orner, et d’habiller la terre.
Soignez donc ces gazons déployés sur son sein.
Sans cesse l’arrosoir ou la faulx á la main,
Désaltérez leur soif, tondez leur chevelure.
Que le roulant cylindre en foule la verdure.
Que toujours bien choisis, bien unis, bien serres,
De L’herbe usurpatrice avec soin délivrés,
Du plus tendre duvet ils gardent la finesse;
Et quelquefois enfin réparez leur vieillesse.
Réservez toutefois aux lieux moins éloignés
Ce luxe de verdure, et ces gazons soignés.
Du reste composez une riche pâture,
Et que vos seuls troupeaux en fassent la culture.
Ainsi vous formerez des nourrissons nombreux,
Des engrais pour vos champs, des tableaux pour vos yeux.
Ne rougissez donc point, quoique l’orgueil en gronde,
D’ouvrir vos parcs au bœuf, á la vache féconde,
Qui ne dégrade plus ni vos parcs, ni mes vers.
Mais c’est peu de créer ces vastes tapis verds;
Il en faut avec goût savoir choisir les formes.
Craignez pour eux l’ennui des cadres uniformes.
En d’insipides ronds, ou d’ennuyeux quarrés,
Je ne veux point les voir tristement resserrés.
Un air de liberté fait leur première grace.
Que tantôt dans les bois, dont l’ombre les embrasse,
D’un air mystérieux ils aillent se cacher,
Et que tantôt les bois les reviennent chercher.
Telle est d’un beau gazon la forme simple, et pure.
Voulez-vous mieux l’orner? Imitez la nature.
Elle émaille les prés des plus riches couleurs.
Hâtez-vous; vos jardins vous demandent des fleurs.
Fleurs charmantes! par vous la nature est plus belle;
Dans ses brillans tableaux l’art vous prend pour modèle;
Simples tributs du cœur, vos dons sont chaque jour
Offerts par l’amitié, hasardés par l’amour.
D’embellir la beauté vous obtenez la gloire;
Le laurier vous permet de parer la victoire;
Plus d’un hameau vous donne en prix á la pudeur.
L’autel même où de Dieu repose la Grandeur,
Se parfume au printemps de vos douces offrandes,
Et la Religion sourit á vos guirlandes.
Mais c’est dans nos jardins qu’est votre heureux séjour.
Filles de la rosée, et de l’astre du jour,
Venez donc de nos champs décorer la théâtre.
N’attendez pas pourtant qu’amateur idolâtre,
Au lieu de vous jetter par touffes, par bouquets,
J’aille de lits en lits, de parquets en parquets,
De chaque fleur nouvelle attendre la naissance,
Observer ses couleurs, épier leur nuance.
Je sais que dans Harlem plus d’un triste amateur
Au fond de ses jardins s’enferme avec sa fleur,
Pour voir sa renoncule avant l’aube s’éveille,
D’une anémone unique adore la merveille,
Où, d’un rival heureux enviant le secret,
Achete au poids de l’or les taches d’un œillet.
Laissez-lui sa manie, et son amour bizarre;
Qu’il possède en jaloux, et jouisse en avare.
Sans obéir aux loix d’un art capricieux,
Fleurs, parure des champs, et délices des yeux,
De vos riches couleurs venez peindre la terre.
Venez: mais n’allez pas dans les buis d’un parterre
Renfermer vos appas tristement relégués.
Que vos heureux trésors soient par-tout prodigués,
Tantôt de ces tapis émaillez la verdure;
Tantôt de ces sentiers égayez la bordure;
Formez-vous en bouquets; entourez ces berceaux;
En Méandres brillans courez au bord des eaux,
Ou tapissez ces murs, ou dans cette corbeille
Du choix de vos parfums embarrassez l’abeille.
Que Rapin, vous suivant dans toutes les saisons,
Décrive tous vos traits, rapelle tous vos noms;
A de si longs détails le dieu du goût s’oppose.
Mais qui peut refuser un hommage à la rose,
La rose, dont Vénus compose ses bosquets,
Le printemps sa guirlande, et l’Amour ses bouquets,
Qu’Anacréon chanta, qui formoit avec grace
Dans les jours de festin la couronne d’Horace?
Mais ce riant sujet plait trop à mes pinceaux,
Destinés à tracer de plus mâles tableaux.
O vous, dont je foulois les pelouses fleuries,
Adieu, charmants bosquets, adieu, vertes prairies;
Ces masses de rochers confusément épars
Sur leur informe aspect appellent mes regards.
De nos jardins voués à la monotonie
Leur sublime âprêté jadis étoit bannie.
Depuis qu’enfin le peintre y prescrivant des loix,
Sur l’arpenteur timide a repris tous ses droits,
Nos jardins plus hardis de ces effets s’emparent.
Mais de quelque beauté que ces masses les parent,
Si le sol n’offre point ces blocs majestueux,
De la nature en vain rival présomptueux,
L’art en voudroit tenter une infidelle image.
Du haut des vrais rochers, sa demeure sauvage,
La nature se rit de ces rocs contrefaits,
D’un travail impuissant avortons imparfaits.
Loin de ces froids essais qu’un vain effort étale,
Aux champs de Midleton, aux monts de Dovedale,
Whateli, je te suis; viens, j’y monte avec toi.
Que je m’y sens saisi d’un agréable effroi!
Tous ces rocs variant leurs gigantesques cimes,
Vers le ciel elancés, roulés dans des abimes,
L’un par l’autre appuyés, l’un sur l’autre étendus,
Quelquefois dans les airs hardiment suspendus,
Les uns taillés en tours, en arcades rustiques,
Quelques-uns á travers leurs noirâtres portiques
Du ciel dans le lointain laissant percer l’azur,
Des sources, des ruisseaux le cours brillant, et pur,
Tout rapelle á l’esprit ces magiques retraites,
Ces romanesques lieux qu’ont chanté les poètes.
Heureux si ces grands traits embellissent vos champs!
Mais dans votre tableau leurs tons seroient tranchans.
C’est lá, c’est pour dompter leur inculte énergie,
Qu’il faut d’un enchanteur le charme, et la magie.
Cet enchanteur, c’est l’art; ces charmes, sont les bois,
Il parte: les rochers s’ombragent á sa voix,
Et semblent s’applaudir de leur pompe étrangère.
Mais en ornant ainsi leur sécheresse austère,
Variez bien vos plants. Offrez aux spectateurs
Des contrastes de tons, de formes, de couleurs;
Que les plus beaux rochers sortent par intervalles.
N’interromprez-vous point ces masses trop égales?
Cachez, ou découvrez, variez á la fois
Les bois par les rochers, les rochers par les bois.
N’avez-vous pas encor, pour former leur parure,
Des arbustes rampans l’errante chevelure?
J’aime á voir ces rameaux, ces souples rejettons,
Sur leurs arides flancs serpenter en festons.
J’aime á voir leur front chauve, et leur tête sauvage
Se coeffer de verdure, et s’entourer d’ombrage.
C’est peu. Parmi ces rocs un vallon précieux,
Un terrein moins ingrat vient-il rire á nos yeux?
Saisissez ce bienfait; déployez á la vue
D’un sol favorisé la richesse imprévue.
C’est un contraste heureux; c’est la stérilité
Qui cède un coin de terre a la fertilité.
Ainsi vous subjuguez leur âpre caractère.
Quoi donc! faut-il toujours les orner pour vous plaire?
Non; l’art qui doit toujours en adoucir l’horreur,
Leur permet quelquefois d’inspirer la terreur.
Lui-même il les seconde. Au bord d’un précipice
D’une simple cabane il pose l’édifice:
Le précipice encore en paroit agrandi;
Tantôt d’un roc á l’autre il jette un pont hardi.
A leur terrible aspect je tremble, et de leur cime
L’imagination me suspend sur l’abime.
Je songe á tous ces bruits du peuple répétés,
De voyageurs perdus, d’amans précipités;
Vieux récits, qui, charmant la foule émerveillée,
Des crédules hameaux abrègent la veillée,
Et que l’effroi du lieu persuade un moment.
Mais de ces grands effets n’usez que sobrement.
Notre cœur dans les champs á ces rudes secousses
Préfère un calme heureux, des émotions douces.
Moi-même, je le sens, de la cime des monts
J’ai besoin de descendre en mes rians vallons.
Je les ornai de fleurs, les couvris de bocages;
Il est temps que des eaux roulent sous leurs ombrages.
Eh bien! si vos sommets jadis tout dépouillés
Sont, grace á mes leçons, richement habillés,
O rochers: ouvrez-moi vos sources souterraines:
Et vous, fleuves, ruisseaux, beaux lacs, claires fontaines,
Venez, portez par-tout la vie, et la fraicheur.
Ah! qui peut remplacer votre aspect enchanteur?
De près il nous amuse, et de loin nous invite;
C’est le premier qu’on cherche, et le dernier qu’on quite.
Vous fécondez les champs; vous repetez les cieux;
Vous enchantez l’oreille, et vous charmez les yeux.
Venez: puissent mes vers, en suivant votre course,
Couler plus abondants encor que votre source,
Plus legers que les vents qui courbent vos roseaux,
Doux comme votre bruit, et purs comme vos eaux!
Et vous qui dirigez ces ondes bienfaitrices,
Respectez leurs penchans, et même leurs caprices.
Dans la facilité de ses libres detours,
Voyez l’eau de ses bords embrasser les contours,
De quel droit osez-vous, captivant sa souplesse,
De ses plis sinueux contraindre la mollesse?
Que lui fait tout le marbre où vous l’emprisonnez?
Voyez-vous, les cheveux aux vents abandonnés,
Sans contrainte, sans art, sans parure étrangère,
Marcher, courir, bondir la folâtre bergère?
Sa grace est dans l’aisance, et dans la liberté.
Mais au fond d’un sérail contemplez la beauté:
En vain elle éblouit, vainement elle étale
De ses atours captifs la pompe orientale;
Je ne sais quoi de triste, empreint dans tous ses traits,
Décèle la contrainte, et flétrit ses attraits.
Que l’eau conserve donc la liberté qu’elle aime,
Ou changez en beauté son esclavage même.
Ainsi malgré Morel, dont l’éloquente voix
De la simple nature a sçu plaider les droits,
J’aime ces jeux ou l’onde en des canaux pressée
Part, s’échappe, et jaillit avec force élancée.
A l’aspect de ces flots qu’un art audacieux
Fait sortir de la terre, et lance jusqu’aux cieux,
L’homme se dit: «C’est moi qui créai ces prodiges»
L’homme admire son art dans ces brillans prestiges;
Qu’ils soient donc déployés chez les grands, et les rois
Mais, je le dis encor; loin le luxe bourgeois,
Dont le jet d’eau honteux, n’osant quitter la terre,
S’élève á peine, et meurt á deux pieds du parterre.
C’est peu: tout doit répondre á ce riche ornement;
Que tout prenne á l’entour un air d’enchantement.
Persuadez aux yeux que d’un coup de baguette
Une Fée, en passant, s’est fait cette retraite.
Tel j’ai vu de Saint-Cloud le bocage enchanteur.
L’œil de son jet hardi mesure la hauteur?
Aux eaux qui sur les eaux retombent, et bondissent,
Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent;
Le gazon est plus verd, l’air plus frais, des oiseaux
Le chant s’anime au bruit de la chûte des eaux,
Et les bois inclinant leurs têtes arrosées,
Semblent s’épanouir á ces douces rosées.
Plus simple, plus champêtre, et non moinsbelleauxyeux,
La cascade ornera de plus sauvages lieux.
De près est admirée, et de loin entendue
Cette eau toujours tombante, et toujours suspendue.
Variée, imposante, elle anime á la fois
Les rochers, et la terre, et les eaux, et les bois.
Employez donc cet art; mais loin l’architecture
De ces tristes gradins, ou tombant en mesure,
D’un mouvement égal, les flots précipités
Jusques dans la fureur marchent á pas comptés.
La variété seule a le droit de vous plaire.
La cascade d’ailleurs a plus d’un caractère.
Il faut choisir. Tantôt d’un cours tumultueux
L’eau se précipitant dans son lit tortueux,
Court, tombe, et rejaillit, retombe, écume, et gronde.
Tantôt avec lenteur developpant son onde,
Sans colère, sans bruit un ruisseau doux, et pur
S’epanche, se deploie en un voile d’azur.
L’œil aime á contempler ces frais amphiteâtres,
Et l’or des feux du jour sur les nappes bleuâtres,
Et le noir des rochers, et le verd des roseaux,
Et l’eclat argenté de l’ecume des eaux.
Consultez donc l’effet que votre art veut produire,
Et ces flots, toujours prompts á se laisser conduire,
Vont vous offrir, plus lents, ou plus impetueux,
Des tableaux gais, ou fiers, grands, ou voluptueux.
Tableaux toujours puissans! Eh! qui n’a pas de l’onde,
Eprouvé sur son cœur l’impression profonde?
Toujours, soit qu’un courant vif, et precipité
Sur des cailloux bondisse avec agilité,
Soit que sur le limon une rivière lente
Deroule en paix les plis de son onde indolente;
Soit qu’á travers des rocs un torrent en courroux
Se brise avec fracas; triste, ou gai, vif, ou doux
Leur cours excite, appaise, ou menace, ou caresse.
De Vénus, nous dit-on, l’echarpe enchanteresse
Renfermoit les amours, et les tendres desirs,
Et la joie, et l’espoir, precurseur des plaisirs.
Les eaux sont ta ceinture, ô divine Cybèle!
Non moins imperieuse, elle renferme en elle
La gaieté, la tristesse, et le trouble, et l’effroi.
Eh! qui l’a mieux connu, l’a mieux senti que moi?
Souvent, je m’en souviens, lorsque les chagrins sombres,
Que de la nuit encore avoient noircis les ombres,
Accabloient ma pensée, et flétrissoient mes sens,
Si d’un ruisseau voisin j’entendois les accens,
J’allois, je visitois ses consolantes ondes.
Le murmure, le frais de ses eaux vagabondes
Suspendoient mes chagrins, endormoient ma douleur,
Et la sérénité renaissoit dans mon cœur,
Tant du doux bruit des eaux l’influence est puissante!
Pour prix de ce bienfait, toi, dont le cours m’enchante,
Ruisseau, permets que l’art, sans trop s’énorgueillir,
T’embellisse à nos yeux, si l’art peut t’embellir.
Un ruisseau siéroit mal dans une vaste plaine;
Son lit n’y traceroit qu’une ligne incertaine.
Modestes, au grand jour se montrant á regret,
Ses flots veulent baigner un bocage secret.
Son cours orne les bois. Les bois font ses délices.
Lá, je puis á loisir suivre tous ses caprices,
Son embarras charmant, sa pente, ses replis,
Le courroux de ses flots par l’obstacle embellis.
Tantôt dans un lit creux, qu’un noir taillis ombrage,
Cachant son onde agreste, et sa course sauvage,
Tantôt á plein canal présentant son miroir,
Je le vois sans l’entendre, ou l’entends sans le voir.
Lá, ses flots amoureux vont embrasser des iles.
Plus loin, il se sépare en deux ruisseaux agiles,
Qui, se suivant l’un l’autre avec rapidité,
Disputent de vitesse, et de limpidité;
Puis, rejoignant tous deux le lit qui les rassemble,
Murmurent enchantés de voyager ensemble.
Ainsi, toujours errant de détour en détour,
Muet, bruyant, paisible, inquiet tour-á-tour,
Sous mille aspects divers son cours se renouvelle.
Mais vers ses bords rians la rivière m’appelle.
Dans un champ plus ouvert, noble et pompeux tableau,
Son onde moins modeste en larges nappes d’eau
Roule, des feux du jour au loin étincelante.
Elle laisse au ruisseau sa gaieté pétulante,
Et son inquiétude, et ses plis tortueux.
Son lit, en longs courans, des vallons sinueux
Suivra les doux contours, et la molle courbure.
Si le ruisseau des bois emprunte sa parure,
La rivière aime aussi que des arbres divers,
Les pâles peupliers, les saules demi-verds,
Ornent souvent son cours. Quelle source féconde
De scènes, d’accidens! Lá, j’aime á voir dans l’onde
Se renverser leur cime, et leurs feuillages verds
Trembler du mouvement, et des eaux, et des airs.
Ici, le flot bruni fuit sous leur voûte obscure.
Lá, le jour par filets pénétre leur verdure.
Tantôt dans le courant ils trempent leurs rameaux,
Et tantôt leur racine embarasse les flots.
Souvent d’un bord á l’autre étendant leur feuillage,
Ils semblent s’élancer, et changer de rivage.
Ainsi l’arbre, et les eaux se prêtent leur secours:
L’onde rajeuni l’arbre, et l’arbre orne son cours,
Et tous deux, s’alliant sous des formes sans nombre,
Font un échange aimable, et de fraicheur, et d’ombre.
Sachez donc les unir; ou si, dans de beaux lieux,
La nature sans vous fit cet hymen heureux,
Respectez-la. Malheur á qui feroit mieux qu’elle!
Tel est, cher Watelet, mon cœur me le rappelle,
Tel est le simple asyle oú, suspendant son cours,
Pure comme tes mœurs, libre comme tes jours,
En canaux ombragés la Seine se partage,
Et visite en secret la retraite d’un sage.
Ton art la seconda; non cet art imposteur,
Des lieux qu’il croit orner hardi profanateur.
Digne de voir, d’aimer, de sentir la nature,
Tu traitas sa beauté comme une vierge pure
Qui rougit d’être nue, et craint les ornemens.
Je crois voir le faux-goût gâter ces lieux charmans.
Ce moulin, dont le bruit nourrit la rêverie,
N’est qu’un son importun, qu’une meule qui crie;
On l’écarte. Ces bords doucement contournés,
Par le fleuve lui-même en roulant façonnés,
S’alignent tristement. Au lieu de la verdure
Qui renferme le fleuve en sa molle ceinture,
L’eau dans des quais de pierre accuse sa prison;
Le marbre fastueux outrage le gazon,
Et des arbres tondus la famille captive
Sur ces saules vieillis ose usurper la rive.
Barbares, arrêtez, et respectez ces lieux.
Et vous, fleuve charmant, vous, bois délicieux,
Si j’ai peint vos beautés, si dés mon premier âge
Je me plûs á chanter les prés, l’onde, et l’ombrage,
Beaux lieux, offrez long-temps á votre possesseur
L’image de la paix qui règne dans son cœur.
Autant que la riviére en sa molle souplesse
D’un rivage anguleux redoute la rudesse,
Autant les bords aigus, les longs enfoncemens
Sont d’un lac étendu les plus beaux ornemens.
Que la terre tantôt s’avance au sein des ondes;
Tantôt qu’elle ouvre aux flots des retraites profondes;
Et qu’ainsi s’appellant d’un mutuel amour,
Et la terre, et les eaux se cherchent tour-á-tour.
Ces aspects variés amusent votre vue.
L’œil aime dans un lac une vaste étendue.
Cependant offrez-lui quelques points de repos.
Si vous n’interrompez l’immensité des flots,
Mes yeux sans intérêt glissent sur leur surface.
Ainsi, pour abréger leur insipide espace,
Ou qu’un frais bâtiment, des chaleurs respecté,
Se présente de loin dans les flots répété,
Ou bien faites éclore une ile de verdure.
Les iles sont des eaux la plus riche parure.
Ou relevez leurs bords, ou qu’en bouquets épars
Des masses d’arbres verds arrêtent vos regards.
Par un contraire effet si vous voulez l’étendre,
Aux bords trop exhaussés ordonnez de descendre;
Ou reculez vos bois, ou commandez que l’eau
Se perde en un bosquet, tourne au pied d’un côteau,
A travers ces rideaux où l’eau fuit, et se plonge,
L’imagination la fuit, et la prolonge.
Ainsi votre œil jouit de ce qu’il ne voit pas;
Ainsi le goût savant prête á tout des appas,
Et des objets qu’il crée, et de ceux qu’il imite
Resserre, étend, découvre, ou cache la limite.
Or, maintenant que l’art dans ses jardins pompeux
Insulte à mes travaux, dans mes jardins heureux
Par-tout respire un air de liberté, de joie;
La pelouse riante á son gré se déploie;
Les bois indépendans relèvent leurs rameaux;
Les fleurs bravent l’équerre, et l’arbre les ciseaux:
L’onde chérit ses bords, la terre sa parure;
Tout est beau, simple, et grand: c’est l’art de la nature.
Cependant, et ce fleuve, et ces lacs sont déserts,
Venez; peuplons leur sein de citoyens divers.
Plaçons-y ces oiseaux qui, d’une rame agile,
Navigateurs ailés, fendent l’onde docile.
Au milieu d’eux s’élève, et nage avec fierté
Le cygne au cou superbe, au plumage argenté,
Le cygne, á qui l’erreur prêta des chants aimables,
Et qui n’a pas besoin du mensonge des fables.
Pour animer les eaux, l’art encor n’a-t-il pas
Le flottant appareil des voiles, et des mâts?
Par la rame emportée, une barque légére
Laisse á peine, en fuyant, sa trace passagére:
Zéphyre de la toile enfle les plis mouvans,
Et chaque banderole est le jouet des vents.
Et si nos vieux romans, ou la fable, ou l’histoire,
D’un ruisseau, d’une source ont consacré la gloire!
De leur antique honneur ces flots énorgueillis,
Par d’heureux souvenirs sont assez embellis.
Quel cœur, sans être ému, trouveroit Aréthuse,
Alphée, ou le Lignon: toi sur-tout, toi, Vaucluse,
Vaucluse, heureux séjour, que sans enchantement
Ne peut voir nul poéte, et sur-tout nul amant?
Dans ce cercle de monts, qui, recourbant leur chaine,
Nourrissent de leurs eaux ta source souterraine,
Sous la roche voûtée, antre mystérieux,
Où ta Nymphe, échappant aux regards curieux,
Dans un gouffre sans fond cache sa source obscure,
Combien j’aimois á voir ton eau, qui, toujours pure,
Tantôt dans son bassin renferme ses trésors,
Tantôt en bouillonnant s’eléve, et de ses bords
Versant parmi des rocs ses vagues blanchissantes,
De cascade en cascade au loin rejaillissantes,
Tombe, et roule á grand bruit; puis, calmant son courroux,
Sur un lit plus égal répand des flots plus doux,
Et sous un ciel d’azur par vingt canaux feconde
Le plus riant vallon qu’eclaire l’œil du monde!
Mais ces eaux, ce beau ciel, ce vallon enchanteur,
Moins que Petrarque, et Laure interessoient mon cœur
La voilá donc, disois je, oui, voilá cette rive
Que Petrarque charmoit de sa lyre plaintive!
Ici Petrarque á Laure exprimant son amour,
Voyoit naitre trop tard, mourir trop tôt le jour.
Retrouverai je encor sur ces rocs solitaires.
De leurs chiffres unis les tendres caracteres?
Une grotte ecartée avoit frappé mes yeux.
Grotte sombre, dis moi si tu les vis heureux,
M’ecriois-je! Un vieux tronc bordoit-il le rivage?
Laure avoit reposé sous son antique ombrage.
Je redemandois Laure á l’echo du vallon,
Et l’echo n’avoit point oublié ce doux nom.
Par-tout mes yeux cherchoient, voyoient Petrarque, et Laure,
Et par eux ces beaux lieux s’embellissoient encore.
FIN DU TROISIEME CHANT.
OS JARDINS,
POEMA.
CANTO TERCEIRO.