23 Avril (4 May) 1773.
Toutes les Priucesses de Hesse-Darmstadt, mère et filles, partent avec une joie décidée, quoique Madame la Landgrave soit quelquefois incertaine dans ses espérances à l'égard du succès. Le désir d'admirer de près une Souveraine, qui met toute l'Europe à ses pieds et de voir un Empire, qui sous l'heureuse conduite de son vaste Génie, s'approche à pas de géant de la perfection, du bonheur et de la gloire, n'est interrompu que par la crainte, souvent infructueusement combattue, que les yeux de l'Impératrice ne démêlent bien des imperfections en elles, dont on ne peut s'empêcher de s'avouer secrètement, et qu'on estime assez relevantes pour en prendre occasion de outer de ce qu'on souhaite le plus. Quelqu' illusions que se fassent de jeunes Princesses, élevées dans un cercle de personnes, gagnées pour les flatter où elles sont les premières sans concurrence de beauté et-de mérites, celles de Darmstadt ont trop entendu parler des éminentes qualités de l'Impératrice et des perfections de son Auguste fils, pour penser avec assurance au rôle difficile qu'elles auront à jouer. L'amour propre ne tient pas contre l'évidence des réflexions de cette force. Aussi, dois-je leur rendre la justice de remarquer, qu'à mesure qu'elles ont vô approcher le terme du départ, le cœur leur а souvent failli à l'aspect du débat redoutable auquel il les conduit Mesdames les Princesses, je n'en excepte aucune, sont nées et élevées dans la présomption que la haute naissance donne. Une sœur mariée à l'Héritor présomptif de la Monarchie Prussienne; cette sœur, que les applaudissements d'un Roi, plus éclairé que la plupait des hommes, distingue de la manière la plus flatteuse, n'а pas laissé de nourrir ce penchant à la présomption, et de faire négliger bien des choses, qui sont cependant essentiellement requises de la paît des aspirantes aux premières places du monde. La tendresse d'une mère, pas trop attentive, ou pas assez sévère à contredire aux premières habitudes; la froide indifférence d'un Père, peu occupé de Féducation des ses enfants, et tout aussi inhabile à la soigner; l'ignorante pédanterie des gouvernantes; et, je le répète, le defàut de toute émulation parmi des personnes moins ou également bien élevées, ont achevées à établir l'opinion que la veitu brillait par elle-même, sans aucune décoration extérieure; que les grâces, la politesse, l'acquis, le ton et l'usage du monde étaient des qualités indifférentes, ou aisées à acquérir et qu'il suffisait d'etre Iden né et de poiter un corps et une âme droite, pour bien figurer dans toutes les situations auxquelles on pourrait être appelé. Voilà ce qui fait depuis longtemps Fobjet de mes pensées, et ce qui était uue des premières raisons pourquoi je n'ai pas osé proposer Madame la Princesse Amélie à la concurrence, la voyant s'en éloigner par un délaissement d'elle-même, qui lui était plus particulier qu'à Mesdames ses sœurs et qui est si peu ordinaire aux personnes de son sexe et de son âge.
Dès l'année 1768 que j'efis l'honneur de la voir pour la première fois, cette Princesse annonèait si peu de proportions, si peu d'élégance et de noblesse dans sa figure, qu'en la comparant à la Princesse Wilhelmine sa sœur, qui alors en réunissait beaucoup en elle, je crus ne pouvoir rien me permettre en sa faveur. De plus, cette Princesse souffrait alors, depuis longtemps^ et encore à present, d'un mal'aux yeux, qui semblait vouloir la défigurer, et dont il était douteux, vu la longue durée de cette incommodité, si elle serait jamais guérie. Sa crue excessive, qui a continué jusqu'ici, m'en imposait encore; plus haute de taille qu'aucune autre femme de son âge, je la voyais grandir encore et le dirai-je, son air, sa marche, son port, sa danse, son maintien en général, tout me décourageait pour elle; tout étant défectueux à mes yeux, et aux yeux de tout le monde, qui voulait seulement les ouvrir sur cette Princesse. Personne ne contestera la préférence marquée que la Princesse Wilhelmine se donnait pendant longtems sur son aînée.
Votre Exc. se rappellera de quelle faèon j'ai parlé de celle-ci dans les premières années de ma commission. C'était un enfant plein d'agréments, se distinguant en tout de ses soeurs; enfin, c'était elle, je ne me défends pas de cette préférence, qui fixait toute mon attention et qui encore aujourd'hui est plus régulièrement iolie de visage qu'aucune Princesse de sa maison. Le débat de rage lui а été défavorable; ses traits se sont grossis; ses yeux, sa bouche ont pris des mouvements et une construction différente; son teint bruni et brouillé; ses mains n'ont pas embellies; le brillant de la première jeunesse s'est perdu rapidement de son visage; le port, la démarche et jusqu'au son de sa voix, tout a plus ou moins change, et pas moins que cela, la gayeté de son humeur s fait place à un air réservé, sec dans la conversation, quelquefois même sombre, froid et inattentieux, comme tout le monde qui a observé la Princesse peut la vérifier. En marchant ainsi au déclin de ses charmes, son aînée a commencé tout d'un coup à lui disputer le pas, par un développement plus gracieux et moins prévu. Sa figure, je l'ai observé déjà, a aujourd'hui plus d'admirateurs que celle de la Princesse Wilhelmine. Elle a de la douceur dans la physionomie, de l'éclat par intervalle, un cœur sans vices et sans aucune passion tumultueuse, mais beaucoup d'indolence(quelquefois un peu de caprice, de l'embarras et de la contrainte dans tout ce qu'elle fait; peu ou point de grâces et pas plus de soin de s'en donner. Comparons maintenant les deux sœurs, non comme elles sont aujourd'hui par une révolution imprévue de la nature, mais comme elles étaient il n'y a pas longtemps, et У. E. sera mon juge et mon défenseur, si l'on me reprochera peutrêtre d'avoir préféré la cadette à l'ainée. Ma conscience, à laquelle j'ai fidèlement rapporté toutes mes actions, me dit encore que je devais agir comme je l'ai fait. Si les yeux,m'ont trompés, s'ils ont été trop faibles pour pénétrer dans un avenir caché, et si l'événement prouve contre mon opinion, je suis dans le cas de bien des hommes, qui s'égarent avec la meilleure intention et qui sont contredits par oes changements indépendants de leur pénétration et de leur attente. C'est là ce que j'avais à exposer pour ma justification. Je ne sais laquelle^ des sœurs aura le plus de suffrages; mais quand ce serait l'ainée, ne me condamnez point pour en avoir autrement auguré. J'ai eu des raisons solides pour mieux juger du développement de la cadette. Vous lui trouverez les restes de ces avantages, qui m'ont entretenues dans une fausse espérance pour elle et dans ces mêmes restes V. E. trouvera l'apologie de mes rapports anterieurs.
Je bénis plus que jamais le Ciel d'avoir inspiré à l'Impératrice l'heureuse resolution de fixer par elle-même le choix de la Princesse à marier à Monseigneur le Grand Duc. En peu de tems tout doute sur la moralité et sur la beauté des Princesses disparaîtra aux yeux perèants de notre grande Souveraine et sa décision sera celle du bonheur et de Ta tranquillité de son Empire. Il ne m'appartient pas de pressentir sa volonté, que je dois attendre en respect et en silence. Mais comme V. E. m'а ordonné de suivre la moralité de nos Princesses, pour autant que je sais avec elles, je reviens encore à des observas dons, que j ai déjà souvent fait et qui se marqueront comme les précédentes, par le peu d'opinion que j'ai de mes lumières. Je ne dépeindrai pas les dehors de ces dames, cette répétition au moment de leur arrivée dans notre Cour, serait hors de place. Je dirai seulement qu'elles nont pas embellies.
La Princesse Amélie montre constamment, et, par préférence poor ses sœurs, nue parfaite égalité dans la pratique des sentimens nobles et vertueux, qui lui sont propres; une ambition tranquille, de la douceur, de la bienfaisance, de la générosité même; beaucoup de bon sens; un jugement capable d'entrevoir les préjugés que l'éducation lui а fait contracter; de l'éloignement pour tout vice; de l'attachement pour la vérité, qui est le caractère distinctif de sa famille; le don de savoir s'amuser seule; quelque goût pour la lecture, une âme pure et un corps sain. Ces qualités estimables s'obscurcissent en partie par une grande timidité et une indifférence, souvent outrée, pour tout te qui s'appelle décoration extérieure, ou pour le dire en un mot, par une inattention et des oublis de sa personne, qui paraissent invincibles à Darmstadt, mais que le grand monde pourra corriger. Le Prince Héréditaire de Bade s'est pris d'inclination pour cette Princesse et les parents témoignent n'у être point contraires; Elle trouvera dans ce projet, tout informe qu'il soit encore, un sort convenable à sa naissance, quand une union plus brillante n'en empêche pas l'effet. Elle est faite, je le redis avec confiance, pour se faire aimer et estimer. Les qualités d'agréments, la conversation aisée et intéressante, celles de l'esprit et les manières lui restent encore à acquérir.
Madame la Princesse Wilhelmine sa sœur, embarasse toujours encore la spéculation occupée à démêler les véritables plis de son âme, par cet air composé et directeur, qui ne la quitte que rarement. Je l'ai souvent attribué à la monotonie aune Gour singulièrement uniforme, et je suis encore d'avis, que la Princesse aura ailleurs une autre humeur, quoique je ne voodrais pas répondre que l'ennui de Darmotadt fut l'unique ou le premier ressort qui détermine sa conduite à ce qui est si peu ordinaire à la jeunesse. Le plaisir, la danse, la parure, la société des personnes de son âge, les jeux, tout enfin et qui а coutume de reveiller la vivacité, des passions, ne la communique point jusqu' à elle. Au milieu de tous ces amuI tenante la Princesse garde sa réserve et s'у prête de faèon à l frire entrevoir qu'elle у porte pins de complaisance que de gôut. Est-ce insensibilité? Est ce la crainte de parâitre enfant qui la gouverne? Je ne sais que dire; et je conviens ingénuement que le fond de ce caractère est encore couvert d'un voile pour moi. Personne ne se plaint d'elle; on la traite avec a même confiance que les Princesses ses sœurs: Madame la Landgrave la distingue; ses instituteurs louent la capacité de eon esprit et la facilité de son humeur; Elle ne marque point de caprices, sa conduite quoique froide est égale pour tout le monde et aucune de ses actions n'а dérogé encore à mon opinion, que son cœur ne soit pur, réfléchi et vertueux, mais que l'ambition l'а assujéti. Depuis qu'il lui а été parlé du voyage à Petershourg elle se prête davantage à la conversation dont l'envie de b'instiuire est l'of jet. Il ny а pas de doute qu'elle ne s'entretienne avec plus d'mtérèt que Mesdames ses soeurs du motif de ce voyage, et cependant aucune lueur de jalousie ne se fait appercevoir entre elles. J'attribue à la Princesse Wilhelmine ce que j'ai dit de son aim'e. Des objets plus animée; un autre monde; d'autres amusements; des devoirs pins importants; des idées plus variées étendront plus son âme, qui s'est en quelque faèon engourdie par la trop grande uniformité des tâches dont elle s'ert ocuppée jpsqu* ici. Dans la Coor où elle а été élevée un jour ressemble à l'autre: les conversations et même les divertissemens у ont une teinte de langueur et de sécheresse; il est possille et vraissemblable que ces ractères se soyent transmis à son humeur, et que l'exemple de son ainée l'a disposée à l'imitation depuis qu'elle s'est approchée d'elle par l'âge et la raison. Les enfans aiment à se copier; les cadets veullent ressembler aux aînés, et dans la famille de Hesse-Darmstadt cet esprit de corps, si je puis m'exprimer ainsi, a plus d'influence que dans une autre. Mais n'y aurait-il que la simplicité de la Cour, et l'exemple, qui ont dérogé à la vivacité et à l'enjouement que cette Princesse marquait autrefois? {Je suis persuadée, moi, Impératrice, que celle-ci est la plus amlitieuse; qui ne prend goût et ne s'amuse de rien est rongé d'amlition; ceci est une règle immanquable. ( Annotation autographe de l'Imperаtrice.) } M'y a-t-il pas des passions cachées, qui maîtrisent son esprit? Mille et mille fois je me suis fait cette question et toujours en m'avouant que ma vue ne s'étendait pas jusque là. Terminons, autant que je connais la Princesse Wilhelmine, elle а le cœur haut, nerveux, froid, peut-être un peuléger dans ses décisions; mais plus sûrement, ouvert docile à la force d'nn raisonnement solide, et des attraits d'une ambition raisonnable. Ses mœurs et ses manières ont acquis une certaine nonchalance, mais elles deviendront plus douces, plue agréables et plus caressantes lorsqu'elle vivra avec des personnes qui attacheront plus particulièrement sont cœur. J'en espère autant de la tournure de son esprit, qui, d'inactif, d'attaché à un petit nombre d'idées locales, d'inatentieux, plutôt par habitude, que par une disposition naturelle, de sérieux et de smjet à quelque prévention, prendra dans d'autres lieux et avec d'autres obligations, plus d'étendue, d'agrément, de justesse et de solidité. La Princesse Wilhelmine voudra plaire et le voudra avec moins de molesse que Madame sa sœur âinée, mais peut-être avec moine de succès que la Princesse Louise sa soeur cadette. Celle-ci а de toute la jeune famille de Darmstadt le pins de grâce et de noblesse dans les manières et dans le caractère, comme elle а aussi le plus de ressource dans l'esprit. Ces avantages sont contrebalances par le défaut de la santé et de la beauté, et par beaucoup d'inégalité et de raideur dans l'humber. On dirait à voir l'opiniâtreté de ses maux qu'elle dût languir; si elle ne grandissait pas au milieu de ses infirmités. Les médecins les attribuent à un effet impétueux de la nature, oui veut se régler, et ils traitent conséquemment à cette opinion, la Princesse comme une malade aisée à guérir. Je ne puis en juger, mais je crois qu'elle est dans le cas d'etre bien approfondie, tant au sujet de sa santé qu'à l'égard de son esput, qui а peu de peintures, mais qui après des bourasques de vivacité et d'humeur, а aussi des retours agréables. J'ajoute que vu sa déclaration à la religion, pour laquelle elle pense différement à Mesdames ses sœurs, je ne saurais mettre ses droits en égalité avec ceux de ses aînées. Au reste, ces trois Princeses tiennent des impressions d'une éducation un peu ordmaire. Une physionomie ineonnue intimide: la gêne révolte même dans la parure; l'habitude efface le plaisir du nouveau et émousse la curiosité de s'instruire; on juge et on se détermine souvent légèrement; l'application sérieuse et suivie répugne. On a quelques préjuges, peu d'idées et par conséquent aussi peu de conversation. Mais tout cela changera quand la société des gens pins instruits, plus animés et plus formés au ton du monde, éveillera l'envie de leur ressembler. Toutefois je reviens à mes craintes, que ce mélange de bon et de mauvais n'embarasse beaucoup dans le choix entre les trois concurrentes, qui viennent se présenter. Les Princesses de HesseDarmstadt n'ont pour se recommander que de la Vertu, des dispositions à la reconnaissance et à l'attachement Mais cela suffit-il?
N. B. Le choix ne m'embarasee pas et dès cette heure je croie que la seconde emportera la pomme. Czercassow, voulez vous parier? ( Annotatioon de l'Impératrice.)
Извлеченіе изъ письма адресованнаго вице-канцлеру графу Панину россійскимъ посланникомъ барономъ Ассебургомъ изъ Дармштадта.
28го апрѣля (4го мая) 1773 года.