Ma mère et m-selle Ern te diront les nouvelles concernant l'affaire et concernant Paris. Moi, j'ai peu à ajouter; merci pour la lettre de Fallmerayer. -- Granov m'écrit que les choses vont en Russie d'une manière terrible, que le despotisme, ivre de ses succès, a perdu même la honte. La lettre à toi sur la Russie a beaucoup plu, mais on la trouve trop courte et on me reproche d'avoir fait mention de Golovine (!!!). Il m'écrit qu'il у a une comédie nouvelle, écrite par un jeune homme Ostrovsky (il est, je crois, dans le nombre de ceux qui ont été condamnés pour la conspiration de 49) -- qui n'est que le cri de rage et de haine contre les mœurs russes; il parle de cette production comme d'un succès démonique, la pièce a été supprimée, le titre "Свои люди, сочтемся" (Nous sommes entre nous, nous ferons nos сomрtes). C'est une famille où 3 générations trompent mutuellement l'une l'autre, le рèrе trompe la fille, le fils -- le père etc... et l'être qui les trompe tous est une jeune fille de 18 ans, qui a encore moins de cœur et d'âme que les 3 générations.

Ici les affaires ne vont pas mal. Un caractère tout nouveau. Paris est méconnaissable -- on ne peut rien dire. Attendons avec las décisions.

Peut-être je t'aurais écrit beaucoup plus, mais une fumée terrible remplit toute la chambre. -- Oh que ces petites misères tuent un homme. Ma femme est derechef malade, elle te salue. Un froid terrible, les cheminées fument, et je n'ai pas de trou où me cacher, pas envie pour aller dans quelque café.

Je t'envoie un échantillon de l' Evénement. "Veron" dit qu'il se fera socialiste dès que le gouvernement aura proposé la loi sur la presse. Pr est furieux, à ce que l'on dit, d'être obligé à se taire, son état d'emprisonnement est toujours le même.

Je suis triste, fumé comme un hareng de Hollande, je ne peux plus t'haranguer même en t'écrivant.

Et le Fallmerayer ou auteur mélancolique -- et je ne sais quel lique.

A propos, la Patrie a dit hier: "Nous bénissons l'épéе qui exterminera les ennemis de la société". Qu'en dites-vous de ces cannibales, de ces Cartouches littéraires?

Je t'embrasse, caro mio.

Sacha t'a écrit une longue lettre, mais je lui ai dit qu'il devait la transcrire parce qu'envoyer une lettre sale et chiffonnée, c'est la même chose que de faire une visite sans culotte. Et bien, je te l'enverrai demain -- sans rien changer.

Tata te salue. Ellе a vu un songe aujourd'hui qui l'а frappée, la mort de ma femme, et bien, je lui ai dit: "Mais voudrais-tu mourir à sa place?" -- "Oh que non!"... -- "Mais si on te donnait le choix?" -- "Alors j'aurais choisi un chien". -- Voilà la dernière anecdote de Tata.