luxe, elle n'ajoute rien ni à la popularité, ni à l'entendement. Les peuples ont une religion positive, une église. Le déisme n'appartient qu'aux rationalistes, c'est le régime constitutionnel dans la Théologie, c'est une religion entourée d'institutions athées.
Vous avez jeté un coup d'œil sur mes deux brochures, faites en autant pour un assez long article qui a paru dans le journal de Kolatchek sous le titre Omnia mea mecum porto. Vous verrez qu'il m'était impossible de vous parler un autre langage. Ce que je demande, ce que je prêche, c'est la rupture complète avec les révolutionnaires incomplets, -- ils sentent la réaction à deux cents pas. Après avoir accumulé faute sur faute, ils tâchent encore de les justifier, -- meilleure preuve qu'ils les feront encore une fois. Prenez le Nouveau Monde -- quel vacuum horrendum, quelle triste rumination des aliments verts et secs -- et qui restent toujours mal digérés.
Ne pensez pas que c'est une manière de dire pour ne pas travailler. Je ne reste pas les bras croisés, j'ai encore trop de sang dans les veines et trop d'énergie dans le cœur pour me complaire dans le rôle de spectateur passif. Depuis l'âge de 13 ans jusqu'à 38 j'étais au service d'une seule idée, j'avais un seul drapeau: guerre à toute autorité, à tout esclavage au nom de l'indépendance absolue de l'individu. Je continuerai cette petite guerre de partisan en véritable cosaque, " auf eigene Faust " -- comme disent les Allemands, -- attaché à la grande armée révolutionnaire, mais sans me mettre dans les cadres réguliers -- jusqu'à ce qu'elle ne soit complètement réorganisée,c'est à dire révolutionnée.
En attendant j'écris; peut-être cette attente durera plus longtemps, que nous ne le pensons, -- peut-être, mais cela ne dépend pas de moi de changer le développement capricieux de l'espèce humaine. Mais parler, convertir -- cela dépend de moi, et je le fais en m'y donnant entièrement.
Quant aux articles sur la Russie, dès que j'aurai quelque chose -- je vous l'enverrai. Je signe à présent tous mes articles de mon pseudonyme russe Iscander -- j'ai un long article sur la Russie, mais je l'ai déjà promis pour le journal de Kolatchek qui devient un organe très avancé de l'Allemagne.
En Allem et nommément en Autriche la propagande va avec une rapidité incroyable; le ministre actuel, -- par politique et par opposition au régime dégoûtant de la Prusse -- tolère beaucoup plus la liberté de la presse, il pense que lorsque le temps viendra, on mettra un bâillon, -- mais ce qui sera dit sera dit.
Quant à la Russie, les nouvelles sont tristes. On se résigne, on désespère, la tyrannie est atroce, on a arrêté des individus soupèonnés d'avoir été en correspondance avec moi, on fait des perquisitions domiciliaires. Le mécontentement pourtant est
grand, les paysans et plus encore les schismatiques, murmurent; je ne crois en Russie à aucune autre révolution qu'à une guerre de paysans. Celui qui saura réunir les paysans schismatiques comme Pougatcheff a réuni les cosaques de l'Oural -- frappera à mort le despotisme glacial de Pétersbourg.
Vous me pardonnerez et la franchise et la longueur d'une franchise; vous ne cesserez pas de m'aimer, de me compter parmi les hommes qui vous sont dévoués, mais qui sont aussi dévoués à leurs convictions.
Je me trouve bien dans ma solitude -- l'isolement le plus complet, une manière de vivre de Mont Athos et une nature admirable, -- je me purifie. Loin des hommes on se concentre, on comprend mieux, on devient plus soi-même.