Je ne partage nullement vos espérances -- il y a des degrés de dépravation dont on ne se relève plus, car pour y tomber, il a déjà fallu détruire en soi tous les éléments humains.

Soyez persuadé, monsieur, que je comprends très bien et l'autonomie des passions, et les collisions tragiques avec leurs suites irresponsables, fatales. Malheureusement les crimes de cet individu portent un tout autre caractère. Un caractère vil, profondément bourgeois, voulgaire, cynique et peureux. La passion, pour s'imposer, doit être combinée avec une puissance, avec une force irrésistible -- alors, et alors seulement, elle est amnistiée. Elle doit être ce qu'elle est, c'est-à-dire, foudroyante, fougueuse; elle entraîne, elle brûle, elle assassine... mais elle n'empoisonne pas goutte à goutte, mais elle ne médite pas une année entière pour trahir un ami, une autre année pour se venger d'une femme par une dénonciation; la passion se fait tuer, mais ne se laisse pas chasser d'une maison par un coup de pied.

J'ai fait votre connaissance, en lisant votre bel ouvrage sur le chef-d'œuvre de l'Avenir. Vous avez admirablement compris la solidarité de tous les arts qui doivent concourir par une production harmonieuse et concrète. Je fais appel à votre sens esthétique. Comment pouvez-vous absoudre une existence dénuée

de toute religion et rêver pour elle un avenir de silence, de retenue, une existence qui manque de virilité, de tout élément chevaleresque, généreux, de toute trace de la conscience humaine. Un homme, non -- une hétaire mâle qui pour quelques francs a vendu sa jeunesse à cet hermaphrodite de femme, digne complice de ses turpitudes; un homme qui pour son comfort, a trahi ses convictions et n'a pris part à la révolution germaine qu'en prenant la fuite d'un champ de bataille, et en oubliant de rendre compte des deniers publics confiés entre ses mains, -- cet homme n'a pas d'avenir. Un homme qui pressait tous les jours la main de son ami avec effusion, qui l'appelait dans ses lettres son unique soutien, sa seule défense, son frère, qui cherchait à surprendre les moments d'épanchement et d'abandon, qui parlait avec enthousiasme de son amitié -- et trahissait en même temps son ami... Cet homme n'a pas fait de la tragédie, il a fait le métier de scélérat.

Un homme qui introduit sa propre femme pour souiller la maison d'un ami, qui l'introduit dans le seul but de faire entretenir sa famille, payer ses dettes aux frais de l'ami, cet ami n'est pas un Werter, mais un Robert Macaire.

Toutefois la seconde partie surpasse de beaucoup la première. Je ne parle pas ici des calomnies, qui se répandaient sous main, mais si bien qu'on les connaissait en Russie; ni de la férocité dénuée de toute délicatesse, d'avoir planté son ex-femme à Nice -- pour m'espionner, pour m'offenser, pour me faire quitter la ville. Une année après s'être laissé expulser de ma maison, il m'envoie une ignoble provocation. Peu versé dans les affaires d'honneur, il me l'envoie par la poste, sans même nommer ses témoins; puis il renvoie les lettres des miens après avoir faussé les cachets. Le cartel dégoûtant, où, entre autres, il se moque de la mort malheureuse de mon fils, -- le cartel ne mentionne offense de ma part; impossible de comprendre quelle est l'injure, dont on poursuit la réparation. Ce n'était pas un cartel, mais un bon pour des soufflets. Malheureusement, j'étais alors auprès du lit d'une mourante, d'une femme sublime, d'une femme, dont le repentir a été saint, qui comprit bien avec qui elle avait à faire -- et que cet être dégradé a achevée par ses attaques boueuses.

Un duel entre moi et lui -- jamais! Que prouvera-t-il? -- Nous ne sommes pas pairs. Moi, je suis son juge, je peux être son bourreau, mais non son adversaire. Le duel n'est une expiation, ni une punition, car le duel restaure l'honneur, et moi, je tiens à constater son déshonneur.

Socialiste et révolutionnaire, je me suis adressé à la seule puissance que je reconnaisse. J'ai eu l'audace, le courage de porter cette affaire à la connaissance de nos amis de la démocratie. J'ai montré les lettres, j'ai raconté les faits.

Mon appel réveille de tous les côtés un seul cri de réprobation unanime.

La mort morale du sieur Herwegh est prononcée. Conspué de tous les hommes de bien, mis au ban be la démocratie, il sera forcé de cacher son existence flétrie dans quelque coin éloigné du monde. Car en Suisse, en France, en Italie il n'aura pas de repos.