Le jour de notre départ reste invariablement pour le 1 juin. Je pars gaiement en pensant qu'enfin là ou là, nous nous retrouverons, gaiement en pensant que je me sauverai enfin de cette existence convulsive, absorbante, irritante et maladive -- que j'ai traînée pendant une demi-année. -- Il y a pourtant une grande unité logique dans chaque homme, et s'il se dévie sous la pression des circonstances, peu-à-peu il s'arrête comme une pendule à sa ligne verticale. Pour un instant (et tu m'en faisais déjà des reproches) j'ai pensé me réconcilier avec Paris -- et je le quitte à présent avec le même sentiment d'indignation que je l'ai quitté en 47 et en 49. Je ne me console pas de la réponse éternelle -- que partout ailleurs la vie est encore plus dégoûtante, -- et ensuite elle peut être dégoûtante comme elle veut, mais puisqu'elle n'intéresse pas, elle vous laisse libre. -- A propos, j'ai reèu une longue lettre de Kapp, et une lettre bien intéressante, il est tout à fait ébahi de New York; ce qu'il cite et raconte dans sa lettre, sans être nouveau, a ce cachet de réalité qu'une chose acquiert répétée par un homme que nous connaissons. Oui, la liberté individuelle n'est pas une plaisanterie là. -- Eh bien, caro mio, tôt ou tard nous nous promenerons à New York, je te le dis non en prophète, mais en calculateur. Et l'Europe peut se décomposer et pourrir, comme elle l'entend. -- Frœbel a lu quelques pages V < om > and < ern > Ufer dans ses leèons du mouvement révolut en Europe, il a raconté mes opinions sur la Russie, et tout cela a donné lieu à quelques articles de journaux -- also, ich bin bekannt am andern Ufer.
K écrit qu'un journal a dit: "Un Russe ne peut être qu'esclave ou anarchiste". -- Le lendemain le cte Gourovsky,
espion russe, a envoyé demander chez Frœbel qui est l'auteur russe, avec lequel lui (Gour) sympathise complètement. Frœbel n'a pas dit le nom. Mais Gourovsky le rencontrant lui a dit qu'il connaissait que cet ouvrage est de Golovine. -- Transatlantische Cancans. Les Russes sont espionnés même là. Je crois qu'il а des espions dans la Polynésie, Bandalésie et Magnésie.
D'un autre côté, je suis de mauvaise humeur, cette affaire russe est un plomb, c'est lourd, c'est dégoûtant (on m'a plombé une dent -- passe encore, mais plomber l'esprit) -- et je dois partir juste au moment où il faut encore faire quelques démarches. Ta nouvelle concernant Goloch est bonne, mais l'argent est-il encore en Russie ou non? S'il y est, on peut toujours le confisquer. Comme on a déjà fait. Mais qu'ils sont bêtes, ces gens-là, la Banque de Commerce donne des billets anonymes, qui peuvent être vendus partout. Harcelle un peu tes Souabes, ils n'ont jusqu'à présent rien fait de visible. Rot, à ce qu'il paraît est complètement dégoûté de cette affaire -- et je dois partir. On attend samedi une lettre de Gass; je l'attendrai. Adieu.
J'ai aussi écrit une dénonciation mais plus est contre toi, à ma mère, demande-lui -- scélérat que tu es!..
Comme je ne serai pas avant le 5 à Nice tu peux envoyer un petit mot à Marseille poste rest; pourvu que cette lettre arrive le 4.
Блажен... je te rappelle le Beatus ille qui procul negotiis de Пушкин:
Перед обедом водку пьет,
Имеет чин и в бога верит.
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