NOTES

[1] Les Tutul Xiu, dont il est parlé dans toutes les histoires du Yucatan, sont évidemment les chefs d’une maison de la race nahuatl, établie dans le royaume de Tulan ou Tulhá, dont le siége parait avoir existé dans la vallée d’Ococingo, au nord-est de Ciudad-Real de Chiapas (San Cristobal). Cette maison portait apparemment le nom de Nonoual qu’on lui donne ici, d’où viendrait peut-être celui de Nonohualco ou Onohualco, comme le dit mal-à-propos Clavigero, et que les Mexicains donnaient à la côte yucatèque, située entre Xicalanco et Champoton. Nonoual ne serait-il pas une altération de Nanaual ou Nanahuatl qui joue un si grand rôle dans les traditions antiques?

[2] Stephens, d’après Pio Perez dit Zuiná que je laisse ici; cependant, il se pourrait que ce fût une erreur du copiste ou d’impression, au lieu de Zuiva qu’on trouve fréquemment dans le Livre sacré des Quichés et dans le Manuscrit Cakchiquel, uni à celui de Tulan, identique avec Tulapan dont il est question ici et qui indiquait la capitale du royaume de Tula, comme Mayapan indique la capitale du Maya.

[3] Holon est un mot qui appartient également à la langue maya, au tzendal et à ses dialectes; il signifie ce qui domine, ce qui est au-dessus et peut se prendre ici comme un titre et comme un nom. Chan appartient au nahuatl et au tzendal, mais dans deux sens fort distincts; dans la première langue il signifie maison, demeure; dans la seconde serpent, qui en maya se dit can. Tepeuh est nahuatl, il signifie mot à mot le maître, le chef de la montagne; c’est un titre souverain dans le quiché.

[4] Le mot maya est peten qu’on traduit par île, mais que les Mayas appliquaient en général à toutes les terres environnées d’eau, en partie, car ils savaient fort bien que leur pays était une péninsule.

[5] Il y a plusieurs manières de calculer ces époques. Landa, Cogolludo et les auteurs anciens, corroborés par les preuves historiques et chronologiques qu’ils apportent, ne leur donnent que vingt ans. Je crois qu’ils sont dans le vrai, et c’est d’après leur sentiment que j’ai réglé ce document chronologique, en plaçant les chiffres des Katun à côté du texte maya, et celui des années correspondantes de l’ère chrétienne vulgaire au français. En note, ainsi que Pio Perez l’avait fait lui-même en le donnant à Stephens, je mets les années correspondantes, d’après lui, aux Katun et dans le calcul desquels il me semble qu’il s’est glissé quelques erreurs, en outre de sa manière de voir, en leur assignant 24 ans au lieu de 20: le lecteur pourra aisément les vérifier lui-même. Suivant Pio Perez, les années écoulées durant le voyage des Tutul Xiu sont de l’an 144 à l’an 217.—Celle que nous trouvons en calculant les Katun à 20 ans chaque, s’accorde davantage avec l’époque assignée par Ixtlilxochitl à la défaite des Toltèques, et leur émigration de leur capitale à la fin du IVᵉ siècle.

[6] Piz-tun, pierre mesurée, dit le texte, c’est-à-dire la marque qui signalait chaque année du Katun.

[7] L’auteur anonyme de ce document ou le copiste passe ici le IV Ahau, comme il a passé les huit Ahaus précédents et comme il en passe d’autres plus loin; ce qui cause parfois une certaine confusion: aussi est-ce pour cela que j’ai placé les chiffres des Ahaus en colonne à côté du texte maya, suivant l’ordre de la série.

[8] Chacnouitan parait avoir été le nom antique de la partie du Yucatan qui s’étendait entre le royaume d’Acallan, au sud-est de la lagune de Terminos, et le pays voisin de Bacalar, au sud-est de la péninsule.

[9] Les faits historiques sont souvent placés dans ce document à la suite d’une série d’Ahaus, dont les années sont postérieures à celles de ces faits même. C’est ce que le contexte fait comprendre encore ici.—Pio Perez marque ici l’époque d’Amekat Tutul-Xiu, de l’an 218 à l’an 360.

[10] Ziyan-Caan, littéralement limite ou commencement du ciel; cette province s’appelait de Chectemal au temps de la conquête. Bak-halal, c’est-à-dire enceinte de bambous, nom qui devait convenir à cette ville, située probablement au bord de la lagune près de laquelle fut bâtie depuis Salamanca de Bacalar.

[11] Le IV Ahau passé sous silence un peu plus haut, paraît ici avec ceux qui le suivent.

[12] Pio Perez marque ici les années écoulées entre la conquête de Bacalar et celle de Chichen-Itza, de l’an 360 à l’an 432. Les Tutul-Xius auraient-ils succédé à Chichen, aux Itzas qui lui donnèrent leur nom et dont les deux princes furent assassinés après le départ ou la mort de celui qui était le chef des trois? c’est ce que ce document laisse entrevoir. On voit ici que les adhérents de ces princes s’étaient retirés à Champoton à la suite de cet événement, ce que Landa omet de faire connaître; mais il nous parle de Kukulcan qui serait arrivé dans cette ville après les Itzas et qui aurait calmé les troubles. La présence de Kukulcan, symbole, dieu ou chef d’une secte nahuatl, rattacherait l’introduction de sa religion à l’arrivée des Tutul Xius. Conf. la Relation de Landa, plus haut, pages 32 et 34.

[13] Suivant Pio Perez de l’an 432 à l’an 576.

[14] On ne voit pas par quelle suite d’événements les Tutul-Xius, après avoir été maîtres de Chichen-Itza durant cent vingt ans, auraient été forcés de quitter cette ville, à moins que la religion, dont les Itzas étaient les représentants, n’ait alors repris le dessus.

[15] La comparaison de ce document avec les faits rapportés par Landa, donnerait à penser que cet écrivain reçut d’un membre de la famille des Tutul Xius la plus grande partie de ses renseignements, tandis que le document conservé par Pio Perez paraîtrait avoir une origine itza.

[16] On ne voit pas ce que deviennent les Tutul Xius entre le XII et le VI Ahau: il est probable, toutefois, que c’est l’époque où ils cherchèrent à se concilier les princes et le peuple de Mayapan, ainsi que le raconte Landa, p. 41 et suiv.; c’est alors qu’ils commencèrent à se fortifier dans la montagne entre Mani, Uxmal et Maxcanú, d’où ils parvinrent sans doute à s’étendre ensuite jusqu’à Champoton, lors de la révolution qui renversa le trône des Cocomes à Mayapan.

[17] Pio Perez place ces époques entre les années 576 et 888. Mais ne commettrait-il pas une erreur dans son commentaire en mettant en scène les Tutul Xius? Il semble bien, d’après le texte maya, qu’il s’agit ici des Itzas, chassés par eux de Champoton, où ils avaient eu leurs demeures depuis qu’ils avaient dù abandonner Chichen, en 681, devant les progrès des Tutul Xius.

[18] Pio Perez omet de traduire ici le détail des souffrances des Itzas durant leur vie nomade dans les déserts. Les années correspondantes à ces époques sont, d’après lui, de l’an 888 à l’an 936.

[19] Où les Itzas trouvèrent-ils alors des demeures fixes? c’est ce que le texte ne dit pas; mais il laisse entrevoir qu’ils retournèrent alors à Chichen et qu’ils y raffermirent leur puissance. Quant au mot Chanputun ou Champoton, on le trouve ici orthographié d’une manière tout à fait différente dans le texte maya; il y a Chakanputun. Serait-ce le nom original?

[20] On reconnaît ici le système fédéral des Toltèques et l’influence manifeste des institutions de cette race, représentée par des Tutul Xius; il y a trois États, associés par un pacte politique, celui d’Uxmal qui a pour chefs les Tutul Xius, celui de Chichen-Itza gouverné par les Ulmil, et celui de Mayapan où ne régnaient probablement déjà plus les Cocomes, mais, autant qu’on peut le deviner, un prince de race étrangère; car, ainsi qu’à celui d’Uxmal, le texte donne le titre de halach-uinicil, et, à ceux de Chichen et d’Izamal, le titre supérieur d’Ahau ou roi.—D’après le calcul de Pio Perez, cette fédération commence à l’an 936 et dure jusqu’en 1176, c’est-à-dire deux cent quarante ans, tandis qu’il dit lui-même clairement dans le texte maya et dans la traduction anglaise de Stephens que ce fut une période de deux cents ans. Durant cette période, les trois rois fédérés furent souvent en guerre, comme on le voit ici et dans le texte de Landa. Conf. pag. 48 et suiv.

[21] Le texte signale ici les Katun XI, IX et VII; il passe le V, III, I, XII et X, pour arriver au VIII, où il y donne la défaite de Chac-Xib-Chac, prince de Chichen.

[22] Hunac-Eel (peut-être Huna-Ceel) est appelé dans le texte u halach uinicil Mayalpan ichpac, le puissant seigneur de la forteresse de Mayapan (halach uinicil, vraie humanité, est intraduisible), en opposition avec le titre d’Ahau donne aux rois de Chichen et d’Izamal; ce qui semble annoncer une origine étrangère. Mayapan, qui continue comme forteresse, était peut-être restée au pouvoir des légions de race nahuatl, introduites par les Cocomes, suivant Landa: ce qui confirmerait cette supposition, c’est la liste des six ou sept grands officiers, commandant les troupes mayapanèques, dont les noms sont à peu près tous d’origine nahuatl.

[23] Cette période de Katuns est comptée par Pio Perez entre les années 1176 et 1258.

[24] De 1258 à 1272, suivant Pio Perez.—Le texte maya dit ici Ah Ulmil Ahau, qui me paraît signifier le roi de la maison ou des Ulmil; Ulmil serait donc plutôt un nom patronymique qu’un nom de personne. Stephens, d’après Pio Perez, dit que la guerre le fit contre Ulmil, à cause de ses querelles avec Ulil, roi d’Izamal: le texte me semble dire le contraire, et, au lieu de querelles, je crois qu’il faut lire, à cause de ses festins ou des fêtes qu’il célébrait en commun avec Ulil.

[25] Stephens, d’après Pio Perez, passe sous silence les mots tumenel u ɔabal u naatob, qui suivent le nom de Hunac-Eel, lesquels me semblent signifier par celui qui accorde les dons de l’intelligence.

[26] Cette guerre qui avait commencé au VIII Ahau (entre 1181 et 1201) termine dans l’Ahau suivant (entre 1201 et 1221).

[27] Durant ce même VIII Ahau, le même roi du Chichen ou un autre de la même famille, profitant des troubles qui régnaient sans doute à Mayapan, envahit le territoire de cette ville. Ce qui paraît bien étrange ici, c’est le motif de cette invasion, c’est que Mayapan, sous les chefs de race nahuatl qui y dominaient, avait inauguré le gouvernement républicain. On voit, du reste, des traces de révolutions analogues au Quiché, presque vers la même époque. Voir mon Hist. des nations civilisées du Mexique, etc., tom. II, liv. ii, chap. 8, et le Livre sacré, pag. 325.

[28] Ces montagnards Ah-Uitzil, d’où venaient-ils? Nul ne le dit. Mais l’analogie du nom avec celui des Quichés, car quiche et uitzil sont identiques étymologiquement, semblerait annoncer une invasion venue de Guatémala qui n’en est, d’ailleurs, pas excessivement éloigné. Quelques mots dans le Livre sacré donneraient à penser que l’envahisseur aurait été le roi Gucumatz. Conf. Livre sacré, pag. 314.

[29] Tancah paraît avoir été la ville qui aurait succédé à Mayapan et bâtie, peut-être, sur une partie de ses ruines, après la révolution qui en avait chassé les Cocomes.—Pio Perez, dans Stephens, assigne ces époques entre l’an 1272 et l’an 1368, date, dit-il, de la destruction de Mayapan. La date suivante est de 1368 à 1392.

[30] Le VIII Ahau-Katun commence à l’an 1441 et termine à l’an 1461; c’est celui durant lequel tombe la destruction définitive, c’est-à-dire l’abandon de Mayapan, d’après ce document, que Landa fixe à cent vingt-cinq ans avant l’époque où il écrivait, environ l’an 1487 de notre ère.

[31] Une nouvelle preuve de l’incurie avec laquelle Pio Perez a fait le calcul des Katuns de ce document, c’est qu’il fixe ici la période à la fin de laquelle arrivèrent, pour la première fois, les Espagnols entre les années 1392 et 1488. L’Amérique n’était pas encore découverte: les événements dont il s’agit ici sont des années 1511-1517.

[32] La petite vérole avait été apportée par les Espagnols; quant à la perte en question ici, Conf. plus haut, pag. 62. Le mot ichpaa, qui est ici pour château ou forteresse, prouve que les grands édifices du Yucatan étaient encore en partie habités à cette époque.

[33] On ne dit pas qui était Ahpulà; mais pour que sa mort ait fait ici l’objet d’une date, il doit avoir été un personnage important parmi les Mayas, au moment de la conquête.

[34] Pio Perez fait mourir Ahpulà, suivant son commentaire, à l’an 1473, tandis que le document maya, texte et traduction, la fixe avec raison à l’an 1536, ce qui, avec les dates données par Landa, lève presque tous les doutes.

[35] Le document reparle ici de la ruine de Mayapan, en assignant à cet événement une antériorité de soixante ans au temps de la conquête: ce chiffre, répété deux fois, et à deux époques assez éloignées l’une de l’autre, semblerait annoncer une incorrection dans le texte où, au lieu d’ox-kal, trois-vingts, il faudrait lire probablement can-kal, quatre-vingts.

[36] Il s’agit ici des religieux qui, avec Landa, prêchèrent la doctrine chrétienne aux Mayas et commencèrent à les baptiser.

[37] Voir plus haut, pages 53 et 59.


ÉCRIT
DE
FRÈRE ROMAIN PANE
DES ANTIQUITÉS DES INDIENS,
QU’IL A RECUEILLIES AVEC SOIN EN HOMME QUI SAIT LEUR LANGUE,
PAR ORDRE DE L’AMIRAL[1].

Moi, frère Romain, pauvre ermite de l’ordre de Saint-Jérôme, j’écris, par ordre de l’illustre seigneur amiral et vice-roi, gouverneur des îles et de la terre-ferme des Indes, ce que j’ai pu apprendre et savoir de la croyance et de l’idolâtrie des Indiens, comme aussi ce qui a rapport à leurs dieux. De quoi je traiterai maintenant dans le présent écrit. Chacun, en adorant les idoles qu’ils ont chez eux, appelées Cemi[2], observe une manière et des superstitions particulières. Ils reconnaissent qu’il y a dans le ciel comme un être immortel, que personne ne peut voir; qu’il a une mère et qu’il n’a pas de principe, et ils l’appellent Io cahuva, Gua-Maorocon[3], et ils appellent sa mère Atabei, Iermao, Guacarapito et Zuimaco, qui sont cinq noms[4]. Ceux dont j’écris ces choses sont de l’île Espagnole; car des autres îles, je ne sais rien, ne les ayant jamais vues. De la même manière, ils savent de quel côté ils vinrent, d’où le soleil et la lune eurent leur origine, comment se fit la mer et en quel lieu vont les morts. Ils croient aussi que les morts leur apparaissent dans les chemins, lorsque l’un d’eux va seul; c’est pourquoi ils ne leur apparaissent point, quand plusieurs vont ensemble. Ce sont leurs aïeux qui leur ont fait croire tout cela: bien qu’ils ne sachent pas lire ni compter plus loin que dix.

CHAPITRE I. De quel côté sont venus les Indiens et de quelle manière.—L’île Espagnole a une province nommée Caanau, dans laquelle il se trouve une montagne qui s’appelle Canta, où il y a deux grottes, l’une dite Cacibagiagua et l’autre Amaiauua[5]. De Cacibagiagua sortit la plus grande partie des gens qui peuplèrent l’île. Ceux-ci se trouvant dans ces grottes, on y faisait de nuit la garde, et le soin en était commis à un qui s’appelait Marocael[6]; mais on dit qu’ayant tardé un jour à venir à la porte, le soleil l’enleva. Voyant donc que le soleil l’avait enlevé, à cause de sa mauvaise garde, ils lui fermèrent la porte, et ainsi il fut transformé en pierre auprès de la porte. On dit que quelques-uns étant ensuite allés pêcher furent pris par le soleil, et ils devinrent des arbres, appelés par eux Iobi, et d’une autre manière, ils les nomment Myrabolaniers[7].

La raison pour laquelle Marocael veillait et faisait la garde, c’était pour regarder de quel côté il voulait envoyer ou répartir le monde; et il paraît qu’il tarda trop pour son malheur.

CHAPITRE II. Comment les hommes se séparèrent des femmes.—Il arriva que l’un qui avait pour nom Guagugiona, dit à un autre qui s’appelait Giadruuaua[8] d’aller cueillir une herbe, dite le Digo, avec quoi ils se nettoient le corps, quand ils vont se laver. Celui-ci y alla avant le jour et le soleil l’enleva dans le chemin, et il devint un oiseau qui chante le matin comme le rossignol, et qui se nommait Giahuba Bagiael[9]. Guagugiona voyant que celui qu’il avait envoyé cueillir l’herbe Digo ne retournait point, se résolut à sortir de ladite grotte de Cacibagiagua.

CHAPITRE III.—Guagugiona, indigné de voir que ceux qu’il avait envoyés pour cueillir le digo avec lequel il voulait se laver, ne revenaient point, dit aux femmes: Laissez vos maris et allons-nous-en à d’autres pays et nous y porterons beaucoup de joyaux. Laissez vos enfants et emportons seulement l’herbe avec nous, et nous retournerons ensuite pour eux.

CHAPITRE IV.—Guagugiona partit avec toutes les femmes et s’en alla, cherchant d’autres pays; il arriva à Matinino[10] où il laissa aussitôt les femmes, et s’en alla dans une autre région nommée Guanin. Or, ils avaient laissé les petits enfants auprès d’un ruisseau. Mais ensuite lorsque la faim commença à les incommoder, on dit qu’ils se mirent à pleurer, appelant leurs mères qui étaient parties, et les pères ne pouvaient calmer leurs enfants, appelant leurs mères, à cause de la faim, en disant mama, pour parler, quoique en réalité ce fût pour demander le sein. Et tout en pleurant ainsi et en demandant le sein, disant too, too, comme celui qui demande quelque chose avec grande ardeur et beaucoup de constance, ils furent transformés en petits animaux, en manière de nains qu’on nomme Tona, à cause des cris qu’ils faisaient pour le sein; et de cette manière tous les hommes restèrent sans femmes[11].

CHAPITRE V.—Qu’ils s’en allèrent en quête de femmes une autre fois de l’île Espagnole, qui auparavant se nommait Aïti, et ainsi se nomment ses habitants[12]; et celles-ci et les autres îles, ils les nommaient Bouhi. Mais comme ils n’ont ni écriture ni lettres, ils ne peuvent rendre bon compte de la manière qu’ils ont entendu ces choses de leurs ancêtres; ils ne sont pas d’accord, d’ailleurs, sur ce qu’ils disent, et on ne peut écrire ce qu’ils racontent avec ordre. Dans le temps que Guahagiona[13] (Guahahiona) qui enleva toutes les femmes s’en allait, il emmena pareillement les femmes de son cacique qui se nommait Anacacugia[14], le trompant comme il avait trompé les autres; de plus Anacacugia, parent de Guahagiona qui s’en allait avec lui, entra dans la mer, et ledit Guahagiona étant dans le canot, dit à son parent: Attention que le beau Cobo est dans l’eau, lequel Cobo est le limaçon de mer. Et celui-là regardant l’eau pour voir le Cobo, Guahagiona son parent le saisit par les pieds et le jeta dans la mer; ainsi il prit toutes les femmes pour lui, laissant celles de Martinino où on dit qu’il n’y a que des femmes aujourd’hui pour lui; il s’en alla à une autre île qui s’appelle Guanin, et elle s’appela ainsi à cause des choses qu’il emporta de celle-ci en partant.

CHAPITRE VI.—Que Guahagiona retourna à la dite (montagne de) Canta d’où il avait enlevé les femmes.—On dit qu’étant dans la région où il était allé, Guahagiona vit qu’il avait laissé une femme dans la mer, et il en eut une grande jouissance; mais aussitôt après il chercha un grand nombre de baigneurs pour se faire laver, étant couvert de ces ulcères que nous appelons le mal français[15]. Ceux-là le mirent donc dans une Guanara, ce qui veut dire endroit retiré[16], et ainsi étant là, il guérit de ses ulcères. Elle lui demanda ensuite la permission de s’en aller en son chemin et il la lui donna. Cette femme s’appelait Guabonito[17], Guahagiona changea son nom et se nomma dorénavant Biberoci Guahagiona[18]. Et la femme Guallonito[19] donna à Biberoci Guahagiona beaucoup de Guanins et de Ciba, afin qu’il les portât liés aux bras; car dans ces pays les Colecibi sont des pierres qui ressemblent beaucoup au marbre et ils les portent liés aux bras et au col, et les Guanins ils les portent aux oreilles, en s’y faisant des trous, quand ils sont petits; ils sont de métal, à peu près de la grandeur d’un florin[20]. Le commencement de ces Guanins furent, disent-ils, Guabonito, Albeborael, Guahagiona et le père d’Albeborael[21]. Guahagiona resta dans le pays avec son père qui se nommait Hiauna; son fils, du côté du père, s’appelait Hia-Guaili-Guanin, ce qui veut dire fils de Hiauna[22]; et dorénavant il s’appela Guanin, et il s’appelle ainsi aujourd’hui. Mais comme ils n’ont ni lettres ni écriture, ils ne savent pas bien raconter ces sortes de fables et je ne puis les écrire bien. Je crois que je mettrai le commencement où devrait être la fin et la fin au commencement. Mais tout ce que j’écris est ainsi raconté par eux, juste comme je l’écris, et ainsi je le développe comme je l’ai entendu de ceux du pays.

CHAPITRE VII.—Comment il y eut encore une fois des femmes dans cette île de Haïti, et qui se nomme l’Espagnole.—Ils disent qu’un jour les hommes étaient allés se baigner: tandis qu’ils étaient dans l’eau, il pleuvait beaucoup, et ils étaient fort désireux d’avoir des femmes; et souvent, quand il pleuvait, ils étaient allés chercher les traces de leurs femmes. Ils ne pouvaient avoir d’elles aucune nouvelle; mais ce jour-là, on dit qu’en se baignant, ils virent tomber de quelques arbres, se laissant couler le long des branches, certaines formes de personnes qui n’étaient ni hommes ni femmes et qui n’avaient le sexe ni du mâle ni de la femelle. Ils allèrent donc pour s’en emparer; mais ces êtres s’enfuirent comme s’ils eussent été des aigles[23]. C’est pourquoi ils appelèrent, par ordre de leur cacique, deux ou trois hommes, puisqu’ils ne pouvaient s’en emparer eux-mêmes, afin qu’ils observassent combien elles[24] étaient, et qu’ils cherchassent pour chacune un homme qui fût Caracaracol, parce que ceux-ci avaient les mains âpres, et de cette façon ils tenaient bien ce qu’ils prenaient. Ils rapportèrent au cacique qu’il y en avait quatre, et ainsi ils conduisirent quatre hommes, qui étaient Caracaracols; le Caracaracol étant une maladie comme la gale qui rend le corps fort âpre[25]. Après qu’ils s’en furent emparés, ils tinrent conseil entre eux sur ce qu’ils pourraient faire pour que ce fussent des femmes; puisque ces êtres n’avaient le sexe du mâle ni de la femelle.

CHAPITRE VIII.—De quelle manière ils trouvèrent le moyen à ce que ce fussent des femmes.—Ils cherchèrent un oiseau qui s’appelait Inriri, anciennement dit Inrire Cahuuaiel, lequel fore les arbres, et dans notre langue s’appelle Pico[26]. De la même manière ils prirent ces femmes sans sexe de mâle ni de femelle, leur lièrent les pieds et les mains, et s’étant saisis de l’oiseau susdit, le leur amarra au corps: celui-ci croyant que c’étaient des pièces de bois, commença à faire son travail habituel, becquetant et trouant à l’endroit où d’ordinaire doit se trouver le sexe des femmes. C’est de cette manière, disent les Indiens, qu’ils eurent des femmes, à ce que racontent les plus anciens. Comme j’ai écrit à la hâte et que je n’avais pas suffisamment de papier, je n’ai pu mettre à sa place ce que par erreur je portai ailleurs; mais, somme toute, je n’ai pas erré, parce qu’eux croient le tout, de la même manière que cela est écrit. Retournons maintenant à ce que nous avions à mettre d’abord, c’est-à-dire leur opinion concernant l’origine et principe de la mer.

CHAPITRE IX. Comment ils disent que se fit la mer.—Il y avait un homme nommé Giaia, dont ils ne savent pas le nom[27]: et son fils se nommait Giaiael, ce qui veut dire fils de Giaia; lequel Giaiael voulant tuer son père, celui-ci l’envoya en exil dans un lieu, où il resta exilé quatre mois; après quoi son père le tua et mit ses os dans une calebasse et l’attacha au toit de sa maison, où elle demeura suspendue quelque temps. Il arriva qu’un jour désirant voir son fils, Giaia dit à sa femme: Je veux voir notre fils Giaiael, et celle-ci en fut contente; ayant descendu la calebasse, il la renversa pour voir les os de son fils, et il en sortit une multitude de poissons grands et petits[28], sur quoi voyant que les os s’étaient transformés en poissons, ils délibérèrent de les manger. Un jour donc qu’ils disent que Giaia était allé à ses conico, c’est-à-dire aux biens qui étaient de son héritage, vinrent quatre fils d’une femme qui s’appelait Itaba-Tahuuana, tous quatre d’une portée et jumeaux; laquelle femme étant morte dans l’enfantement, on l’ouvrit et on en retira lesdits quatre fils; et le premier qu’on en sortit fut Caracaracol, qui veut dire galeux, lequel Caracaracol eut pour nom..... les autres n’avaient point de nom.

CHAPITRE X.—Comme les quatre fils jumeaux d’Itaba-Tahuuana, qui était morte en couches, allèrent pour mettre ensemble la calebasse de Giaia où était son fils Agiael[29] qui s’était transformé en poissons; mais aucun d’eux n’eut la hardiesse de la prendre, excepté Dimivan Caracaracol[30] qui la détacha. Et tous se rassasièrent de poisson: et pendant qu’ils mangeaient, ils entendirent Giaia qui revenait de ses domaines; et voulant dans leur précipitation suspendre la calebasse, ils ne l’attachèrent pas bien, de manière qu’elle tomba à terre et se brisa. Ils disent que l’eau qui sortit de cette calebasse fut si abondante, qu’elle remplit toute la terre, et avec cette eau sortit une multitude de poissons; de là ils tiennent que la mer eut son origine[31]. Ceux-là partirent ensuite de là et trouvèrent un homme qui se nommait Con-el, lequel était muet[32].

CHAPITRE XI.—Des choses qui passèrent aux quatre frères, lorsqu’ils s’en allèrent fuyant de Giaia.—Aussitôt qu’ils arrivèrent à la porte de Bassa-Manaco, et qu’ils entendirent qu’il portait du cassabi[33], ils dirent, Ahiacauo Guarocoel, c’est-à-dire connaissons celui qui est notre aïeul. De même Demivan Caracaracol, voyant ses frères devant lui, entra au dedans pour voir s’il pouvait avoir quelque cassabi; lequel cassabi est le pain qui se mange dans le pays. Caracaracol étant entré dans la maison d’Aiamauaco[34], lui demanda du cassabi, qui est le pain susdit; et celui-ci se mit la main au nez et lui lança un guanguio[35] aux épaules; lequel guanguio était rempli de cogioba qu’il avait fait pour ce jour; laquelle cogioba est une certaine poudre que ces gens-ci prennent quelquefois pour se purger et pour d’autres effets que vous comprendrez ensuite. Ils la prennent avec une canne longue de la moitié d’un bras, qu’ils se mettent au nez par un bout et l’autre dans la poudre, et ainsi ils l’aspirent par le nez, et cela les fait purger généralement. Et ainsi il lui donna ce guanguio pour du pain et...... le pain qu’il faisait; mais il se retira fort indigné parce qu’ils le lui demandaient[36].

Caracaracol, après cela, s’en retourna vers ses frères, et leur raconta ce qui lui était arrivé avec Baiamanicoel[37], en leur faisant part du coup qu’il lui avait donné avec le guanguio sur l’épaule, et qui lui faisait beaucoup de mal. Alors les frères regardèrent l’épaule et virent qu’il l’avait très-gonflée, au point qu’il était près de mourir. Là-dessus, ils cherchèrent à la couper, mais sans y réussir: et prenant une manaia de pierre, ils la lui ouvrirent, et ainsi il en sortit une tortue femelle vivante[38]; et de cette manière ils fabriquèrent leur maison et ils prirent soin de la tortue. De ceci je n’ai pas entendu autre chose et il y a peu à tirer de ce nous avons écrit. Ils disent en outre que le soleil et la lune sortirent d’une grotte qui est dans le pays d’un cacique, appelé Mancia Tiuuel; laquelle grotte s’appelait Giououana et pour laquelle ils avaient une grande estime[39]. Ils la tiennent en totalité peinte à leur manière, sans aucune figure, mais avec beaucoup de feuillages et d’autres choses semblables: dans cette grotte, il y a deux Cimin, faits de pierre, petits, de la grandeur de la moitié du bras, les mains liées, et il semble qu’ils soient dans l’action de suer. Ils ont une grande estime pour ces Cimin, et quand il ne pleuvait point, ils disent qu’ils entraient là pour les visiter et qu’aussitôt il pleuvait. Or de ces deux Cimin l’un est appelé par eux Boinaiel et l’autre Maroio[40].

CHAPITRE XII.—De ce que ces gens-ci pensent au sujet des morts qui vont errants, et de quelle manière ils sont et ce qu’ils font.—Ils sont persuadés qu’il y a un lieu où vont les morts, qui se nomme Coaibai, et qu’il existe dans une partie de l’île appelée Soraia[41]. Le premier qui se trouva en Coaibai fut, disent-ils, un qui se nommait Machetaurie Guaiana, qui était seigneur dudit Coaibai, maison et demeure des morts[42].

CHAPITRE XIII. De la forme qu’ils disent qu’ont les morts.—Ils disent que de jour ils restent enfermés, et qu’ils vont promener la nuit; et qu’ils mangent d’un certain fruit nommé Guabaza, lequel a le goût de...... qui le jour sont...... et qui la nuit se changent en fruit, et que les (morts) en font un festin et se réunissent aux vivants. Or, pour les reconnaître, ils le font de cette manière, qu’ils lui touchent le ventre de la main, et que s’ils n’y trouvent pas l’ombilic, ils disent qu’il est operito, ce qui veut dire mort: c’est pour cela qu’ils disent que les morts n’ont pas d’ombilic. Et ainsi sont-ils quelquefois trompés, lorsqu’ils ne font pas attention à cela. Or s’ils se couchent avec quelque femme de celles de Coaibai, celles-ci, au moment où ils pensent les avoir entre les bras, s’évanouissent, et, à cause de cela, disparaissent en un moment. Voilà, quant à cela, ce qu’ils croient encore aujourd’hui. Quand une personne est en vie, ils appellent son esprit Goeiz et après la mort le nomment Opia: ils disent que ce Goeiz leur apparaît souvent sous la forme d’un homme ou d’une femme[43]; et ils ajoutent qu’il s’est trouvé des hommes qui ont voulu combattre avec lui, et qu’en venant aux mains, il disparaissait et que l’homme mettait ses bras ailleurs, sur quelque arbre auquel il demeurait attaché. C’est ce que tous croient en général, petits et grands, que l’esprit leur apparaît sous la forme du père, de la mère, des frères, ou des parents, ou sous d’autres formes. Le fruit qu’ils disent que mangent les morts, est de la grosseur d’une poire de coing. Ces morts ne leur apparaissent jamais de jour, mais constamment la nuit; aussi est-ce avec grande crainte que l’un ou l’autre se risque à sortir seul de nuit.

CHAPITRE XIV.—D’où ils tirent ces choses et qui les fait demeurer dans cette croyance.—Ce sont quelques hommes qui pratiquent (la médecine), parmi eux, appelés Bohuti, lesquels font beaucoup de fourberies, comme nous dirons plus loin, pour leur faire accroire qu’ils parlent avec eux et qu’ils savent tous leurs faits et secrets, et que quand ils sont malades, ils leur enlèvent la maladie: et ainsi ils les trompent. C’est de quoi j’ai vu une partie de mes propres yeux, comme des autres choses; je n’ai raconté que ce que j’ai entendu d’un grand nombre, particulièrement des principaux, avec lesquels j’ai pratiqué plus qu’avec d’autres; c’est pourquoi ceux-ci croient toutes ces fables avec plus de certitude que les autres. Quoi qu’il en soit, de même que les Maures, ils ont leurs lois réduites à des chants antiques, à l’aide desquels ils se gouvernent, ainsi que les Maures, comme si c’était par l’écriture. Et lorsqu’ils veulent chanter leurs chants, ils touchent d’un certain instrument qu’ils appellent Maiohauau[44], qui est de bois, concave et de beaucoup de force, léger, long d’un bras et large d’un demi-bras; et la partie où l’on touche est faite en forme de tenailles de maréchal-ferrant, et de l’autre côté (il a une ouverture oblongue; on frappe sur la première avec un bâton, terminé par une boule de gomme, lequel) est semblable à une massue; de telle manière, qu’elle ressemble à une citrouille au long col; et c’est là l’instrument qu’ils touchent. Or, il a un son si fort qu’on l’entend à une lieue et demie de loin; c’est à ce son qu’ils chantent leurs chants qu’ils apprennent par cœur: ceux qui en touchent sont les principaux d’entre eux, qui apprennent dès l’enfance à le toucher et à chanter en même temps, suivant leurs coutumes. Passons maintenant à la description d’un grand nombre d’autres choses et cérémonies et coutumes des gentils.

CHAPITRE XV.—Des observances de ces Indiens Buhu-itihu[45], et de quelle manière ils font profession de médecine et enseignent les gens; et dans leurs cures médicinales, souvent ils se trompent. Tous ou la plupart de ceux de l’ile espagnole ont un grand nombre de Cimi de différente sorte. L’un a les os de son père et de sa mère, de ses parents et de ses ancêtres, qui sont faits de pierre ou de bois. Et des deux sortes ils en ont beaucoup; les uns qui parlent, les autres qui font naître les choses qu’ils mangent; plusieurs qui font tomber la pluie, d’autres qui font souffler les vents. Ce sont toutes choses que ces pauvres ignorants croient que produisent ces idoles, ou pour mieux dire ces démons, ces gens-là n’ayant pas la connaissance de notre sainte foi. Quand quelqu’un est malade, ils lui amènent la Buhu-itihu, le médecin susdit. Le médecin est astreint à s’abstenir de la bouche, comme le malade lui-même, et à faire également le malade, ce qu’il fait de cette manière que vous allez entendre. Il faut donc qu’il se purge, comme le malade, et pour se purger, il prend d’une certaine poudre appelée Cohoba, en l’aspirant par le nez[46], laquelle l’enivre de telle sorte, qu’ils ne savent plus ce qu’ils font: et ainsi ils disent beaucoup de choses extrordinaires, dans lesquelles ils affirment qu’ils parlent avec les Cimi, et que ceux-ci leur disent que d’eux vient la maladie.

CHAPITRE XVI. De ce que font lesdits Buhu-itihu.—Lorsqu’ils vont visiter quelque malade, avant de sortir de leurs maisons, ils prennent de la vase du fond de leurs cruches ou du charbon pilé, et se noircissent tout le visage, pour faire croire au malade ce qu’il leur semble de sa maladie: ils prennent ensuite quelques petits os et un peu de viande, et, enveloppant le tout dans quelque chose, afin que rien ne puisse tomber, ils le prennent dans la bouche. Le malade étant déjà purgé avec la même poudre que nous avons dite, le médecin entre dans la maison; il commence par s’asseoir, et tous se taisent: s’il s’y trouve des enfants ils les envoient dehors, afin qu’ils ne mettent pas d’obstacle à l’office du Buhu-itihu, et il ne reste dans la maison qu’une ou deux des personnes principales. Or, se trouvant ainsi seuls, ils prennent quelques herbes de la Gioia.... grandes et une autre herbe, enveloppée dans la feuille d’un oignon, longue d’un demi-quartaut, et l’une des Gioia est de celles que tous prennent communément: les ayant broyées, ils en font une pâte avec les mains et puis se la mettent dans la bouche la nuit, pour vomir ce qu’ils ont mangé, afin que cela ne leur fasse pas de mal, et alors ils commencent à faire le chant susdit; et allumant une torche, ils prennent ce suc[47].

Cela fait d’abord, et s’étant tenu posé quelques instants, le Buhu-itihu se lève et s’avance vers le malade qui est assis seul au milieu de la maison, comme on l’a dit: il tourne deux fois à l’entour, suivant son plaisir; après quoi il se met devant lui, le prend par les jambes, le palpant aux cuisses, en descendant jusqu’aux pieds; puis il le tire avec force, comme s’il voulait détacher un membre de l’autre[48]: sur cela, il va au dehors de la maison dont il ferme la porte et lui parle, disant: Va-t-en à la montagne ou à la mer, ou bien où tu veux; et avec un souffle, comme qui souffle d’une sarbacane[49], il se retourne d’un autre côté, met ses mains ensemble, en fermant la bouche; et les mains lui tremblent comme d’un grand froid; il souffle sur ses mains et retire son haleine, comme on fait, en suçant la moelle d’un os, et aspire le malade au col, ou à l’estomac, aux épaules, ou aux joues, aux seins ou au ventre et en beaucoup d’autres parties du corps. Cela fait, il commence à tousser et à montrer un visage défait, comme s’il avait mangé quelque chose d’amer, et crache dans sa main. Il retire alors ce que nous avons dit qu’il s’était mis dans la bouche, étant dans sa maison, ou pendant le chemin, soit de la pierre, de l’os ou de la viande, comme on l’a dit. Et si c’est quelque chose qui se mange, il dit au malade: Fais attention que tu as mangé quelque chose qui t’a fait mal et que tu en souffres; regarde comme je te l’ai retiré du corps où ton Cemi l’avait mis, parce que tu ne l’avais pas prié, que tu ne lui avais érigé aucun autel, ou que tu ne lui avais donné aucun domaine.

Si c’est une pierre, il lui dit: Conserve-la bien soigneusement. Et quelquefois ils regardent comme certain que ces pierres sont utiles et qu’elles servent à faire accoucher les femmes: ils les gardent précieusement, enveloppées dans du coton, les plaçant dans de petits paniers, et leur donnent à manger de ce qu’ils mangent, et en usent de la même manière avec les Cimi qu’ils ont dans leurs maisons. Les grands jours de fête ils leur portent beaucoup à manger, comme du poisson, de la viande ou du pain, ou toute autre chose; ils mettent le tout dans la maison de Cimi, afin que la susdite idole en mange[50]. Le jour suivant ils emportent tous ces vivres chez eux, après que Cimi en a mangé. Et ainsi que Dieu les aide comme Cimi en mange et leur en donne d’autre, Cimi étant une chose morte, composée de pierre ou faite de bois.

CHAPITRE XVII. Comment les susdits médecins se sont trompés quelquefois.—Quand ensuite ils ont fait les choses susdites, et que, néanmoins, le malade vient à mourir, si le défunt a beaucoup de parents ou est seigneur de bourgades et s’il est puissant, il oppose de la résistance audit Buhu-itihu, ce qui veut dire médecin; car ceux qui peuvent peu, n’osent pas lutter contre ces médecins, et celui-là, s’il veut lui faire du mal, le fait ainsi[51]:

Voulant savoir si le malade est mort par la faute du médecin, ou si celui-ci n’a pas fait diète, comme il lui était ordonné, ils prennent une herbe appelée gueio, qui a les feuilles semblables à celles du basilic, grosses et larges, et qui autrement s’appelle aussi zachon. Ils prennent donc le suc de la feuille, coupent au mort les ongles et les cheveux du côté du front, les réduisent en poudre entre deux pierres et la mêlent avec le suc de l’herbe susdite, pour la donner ensuite à boire au mort, par le nez et par la bouche. Cela fait, ils demandent au défunt si le médecin est cause de sa mort et s’il a observé la diète. Ils lui demandent cela à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il parle aussi clairement que s’il était vivant, et qu’il vienne à répondre à tout ce qu’on cherchait à savoir de lui, en disant que le Buhu-itihu n’a pas observé la diète, qu’il a été cause de sa mort cette fois; et ils disent que le médecin lui demande s’il est vivant, puisqu’il parle si clairement, et il répond qu’il est mort.

Alors, dès qu’ils ont appris ce qu’ils voulaient, ils le remettent dans sa tombe, d’où ils l’avaient ôté, afin de savoir de lui ce que nous venons de dire.

Ils font encore ces choses d’une autre manière pour savoir ce qu’ils veulent. Ils prennent le mort et font un grand feu, semblable à celui avec lequel le charbonnier fait le charbon, et lorsque le bois est tout entier réduit en braise, ils jettent le défunt sur ce grand brasier, et le recouvrent de terre, de la même manière que le charbonnier recouvre le charbon, et l’y laissent aussi longtemps qu’il leur fait plaisir. Et celui-ci s’y trouvant ainsi, ils l’interrogent comme on a dit qu’ils faisaient pour l’autre, à quoi il répond qu’il ne sait rien. Là-dessus, ils l’interpellent dix fois; et après cela il ne parle plus. Ils lui demandent s’il est mort; mais il ne répond plus de ces dix fois.

CHAPITRE XVIII. De quelle manière les parents du mort se vengent lorsqu’ils ont reçu la réponse au moyen du breuvage.—Les parents du mort se réunissent un jour donné et attendent le Buhu-itihu, auquel ils donnent la bastonnade, lui brisant bras et jambes, lui rompant la tête, au point de le laisser à moitié pilé, et dans la persuasion de l’avoir tué. Mais la nuit, disent-ils, il vient une multitude de couleuvres de toute sorte, blanches, noires, vertes et de beaucoup d’autres couleurs, qui lèchent le visage et toutes les parties du corps audit médecin, qu’ils avaient laissé pour mort, comme nous venons de le dire. Celui-ci reste ainsi deux ou trois jours, et, tandis qu’il est dans cet état, les os des bras et des jambes, dit-on, reviennent à se joindre et à se souder; il se lève, chemine tout doucement et s’en retourne à la maison. Ceux qui le voient l’interrogent en disant: N’étais-tu pas mort? Mais il répond que les Cimins sont venus à son secours, sous formes de couleuvres. Les parents du défunt, qui croyaient avoir vengé sa mort, sont remplis de colère, en voyant l’autre vivant; ils se désespèrent, et travaillent à l’avoir une autre fois entre leurs mains, pour le faire mourir, et, s’ils y parviennent, ils lui arrachent les yeux et lui brisent les testicules; car ils disent que nul de ces médecins ne peut mourir, quelques coups et bastonnades qu’on lui donne, s’ils ne lui enlèvent les testicules.

Comment ils savent ce qu’ils veulent de celui qu’ils brûlent, et comment ils exercent leur vengeance.—Lorsqu’ils découvrent le feu, la vapeur qui en sort s’élève jusqu’à ce que ceux-ci la perdent de vue et qu’elle ait produit un bruit perçant en sortant de la fournaise. Elle retourne en bas et entre dans la maison du médecin Buhu-itihu, et à l’instant même celui-ci, s’il n’a pas observé la diète, tombe malade, se couvre d’ulcères, et voit tomber la peau de tout son corps: c’est le signe auquel ils reconnaissent que celui-ci ne s’est pas abstenu, et pourquoi le malade est mort. Tels sont donc les charmes dont ces gens ont coutume d’user.

CHAPITRE XIX. De quelle manière ils font et gardent les Cimi de bois ou de pierre.—Ceux de pierre se font de cette manière. Lorsque quelqu’un va en voyage, dit-on, et qu’il voit un arbre dont la racine remue, l’homme s’arrête avec terreur et lui demande qui il est. Et il lui répond: Je m’appelle Buhu-itihu, et cela te dit ce que je suis. Alors cet homme allant trouver le susdit médecin, lui dit ce qu’il a vu, et le sorcier ou devin court tout de suite voir l’arbre dont l’autre lui a parlé; il commence par s’asseoir auprès et lui fait cagioba, comme nous l’avons dit plus haut, dans l’histoire des quatre frères. La cagioba faite, il se lève sur les pieds; il lui dit tous les titres connus d’un grand seigneur et le questionne ainsi: Dis-moi qui tu es et ce que tu fais ici; ce que tu me veux, et pourquoi tu m’as fait appeler? Dis-moi si tu veux que je te coupe, ou si tu veux venir avec moi; comment tu veux que je te porte, et je te fabriquerai une maison avec son domaine. Alors, cet arbre ou Cimi, devenu idole ou diable, lui répond en lui disant la forme sous laquelle il veut qu’on le fasse. Il le coupe et le fait de la manière qui lui a été commandée. Il lui fabrique sa maison avec son domaine, et souvent, dans l’année, il lui fait la cagioba. Cette cagioba c’est pour lui faire la prière et pour lui plaire; pour lui demander et savoir du Cimi quelques-unes des choses en bien et en mal, comme aussi pour lui demander des richesses.

Mais s’ils veulent savoir s’ils remporteront la victoire sur leurs ennemis, ils entrent dans une maison dans laquelle il n’entre personne que les principaux d’entre les habitants: leur chef est le premier à faire la cagioba et sonne. Tandis qu’il fait la cagioba, aucun de ceux qui sont dans l’assemblée ne parle, jusqu’à ce que le chef ait terminé; mais, après qu’il a fini sa prière, il reste quelques instants, la tête baissée et les bras sur les genoux; ensuite il lève la tête, en regardant vers le ciel, et parle. Alors tous lui répondent à la fois à haute voix; et, quand tous ont parlé, lui rendant grâces, il raconte la vision qu’il a eue dans l’ivresse de la cagioba, qu’il a aspirée par le nez; il dit qu’il a parlé avec le Cimi, qu’ils remporteront la victoire, ou que leurs ennemis fuiront, ou qu’il y aura une grande mortalité, ou des guerres, ou une famine, ou autre chose de ce genre, suivant ce qu’il convient à celui qui s’est enivré de dire. Considérez comment est son esprit; car ils disent qu’il leur semble voir que les maisons tournent, avec leurs fondations, sens dessus dessous, et que les hommes marchent les pieds en l’air. Ils font également cette cagioba aux Cimi de pierre et de bois, comme aux corps morts, ainsi que nous l’avons dit plus haut.

Les Cimi de pierre sont de diverses manières. Il y en a quelques-uns qu’ils disent que les médecins font avec le corps desséché (des morts), et les malades gardent ceux-ci qui sont meilleurs, pour faire accoucher les femmes enceintes. Il y en a d’autres qui parlent, qui sont de la forme d’un gros navet, aux feuilles étendues par terre comme les câpriers, et ces feuilles ont pour la plupart la forme de feuilles d’orme; d’autres ont trois pointes, et ils regardent comme certain qu’ils font naître la yuca. Ils ont des racines semblables au raifort. La feuille de la giutola (xutola) a tout au plus six ou sept pointes, et je ne sais à quoi je pourrais la comparer, car j’en ai vu quelques-unes qui lui ressemblent, en Espagne et en d’autres pays. La tige de la yuca est de la hauteur d’un homme. Parlons maintenant de la croyance qu’ils ont dans ce qui touche aux idoles et aux Cimi, et des grandes erreurs où il les font tomber.

CHAPITRE XX.—Du cimi Bugia (Buxa) et Aiba, qui, disent-ils, fut brûlé par eux, quand il eut des guerres, et à qui il crut des bras et une autre fois des yeux, et dont le corps grandit quand on l’eut lavé avec le jus de la yuca. La yuca était petite, et, avec l’eau et le jus susdit, ils la laissaient afin qu’elle devînt plus grosse: et ils affirment qu’elle donnait des maladies à ceux qui avaient fait ledit Cimi, pour ne pas lui avoir porté à manger de la yuca. Ce cimi avait pour nom Baidrama[52]. Or, quand quelqu’un tombait malade, ils appelaient le Buhu-itihu et lui demandaient d’où était venu sa maladie; et il lui répondait que Baidrama la lui avait envoyée parce qu’il ne lui avait pas envoyé à manger pour ceux qui avaient soin de sa maison; et ceci le Buhu-ituhu disait que le cimi Baidrama le lui avait dit.

CHAPITRE XXI. Du cimi de Guamorete.—Ils disent que quand ils firent la maison de Guamorete, lequel était un homme de condition, ils y mirent un Cimi qu’il tenait sur le haut de sa maison, lequel Cimi s’appelait Corocote[53]: or, dans le temps qu’ils avaient des guerres entre eux, les ennemis de Guamorete brûlèrent la maison où était ledit cimi Corocote. Alors ils disent qu’il se leva et s’en alla loin comme un tir d’arbalète de cet endroit, au près de l’eau; ils disent qu’étant sur la maison, il descendait de nuit et jouait avec les femmes: qu’ensuite Guamorete mourut et que ledit Cimi vint aux mains d’un cacique et qu’il continuait à jouer avec les femmes. Ils ajoutent qu’il lui naquit sur la tête deux couronnes; c’est pourquoi ils disaient: Puisqu’il a deux couronnes, certainement qu’il est fils de Corocote, et ils regardaient cela comme très-certain. Ce Cimi, un autre cacique le posséda ensuite, appelé Guatabanex, et son endroit s’appelait Giacaba.

CHAPITRE XXII.—D’un autre Cimi qu’ils appelaient Opigielguouiran que possédait un autre personnage de condition, qui se nommait Cauauan-Iovana, lequel avait sous lui un grand nombre de sujets.—De ce cimi Opigielguouiran[54] ils disent qu’il a quatre pattes, comme un chien, et qu’il est fait de bois: que souvent, la nuit, il sort de sa maison pour rôder dans les bois, où l’on allait le chercher; on le ramenait à sa maison, l’y liant avec des cordes, ce qui ne l’empêchait pas de retourner dans les bois. Or, lorsque les chrétiens arrivèrent à l’île Espagnole, on dit qu’il s’échappa et s’en alla dans un lac jusqu’où ils suivirent ses traces; mais ils ne le revirent plus jamais, et n’en savent pas davantage à son sujet. Ainsi que je l’ai acheté, ainsi je le vends.

CHAPITRE XXIII.—D’un autre Cimi, qui se nomme Guabancex.—Ce cimi Guabancex était dans le pays d’un grand cacique d’entre les plus distingués, appelé Aumatex: ce Cimi est femelle: et ils disent qu’il est accompagné de deux autres[55]; l’un est celui qui annonce, l’autre celui qui rassemble et gouverne les eaux. Or, quand Guabancex se fâche, ils disent qu’il fait mouvoir le vent et l’eau, qu’il renverse les maisons et arrache les arbres. Ce Cimi, qu’ils disent être femelle, est fait des pierres du pays: les deux autres Cimi dont il est accompagné, sont appelés l’un Guatauva; c’est le messager et l’avant-coureur qui ordonne, par le commandement de Guabancex, à tous les autres Cimi de cette province de l’aider à faire beaucoup de vent et d’eau; l’autre s’appelle Coatrischie; c’est lui qui rassemble les eaux dans les vallées entre les montagnes, et qui les laisse aller ensuite pour qu’elles bouleversent le pays. Et ceci, ces gens-là le tiennent pour certain.

CHAPITRE XXIV.—De ce qu’ils croient d’un autre Cimi qui se nomme Faragauaol.

Ce Cimi est celui d’un grand cacique de l’île Espagnole, et c’est une idole à qui ils attribuent différents noms, et qui fut trouvée de la manière que vous allez entendre. Ils disent qu’un jour, dans les temps passés, avant la découverte de l’île, sans qu’ils puissent dire quand, étant allés à la chasse, ils trouvèrent un certain animal; qu’étant couru après, il tomba dans une fosse, et qu’y regardant pour cela, ils virent un tronc d’arbre qui leur paraissait une chose vivante. Ce que voyant le chasseur, il courut à son maître qui était cacique, et père de Guaraionel et lui dit ce qu’il avait vu. Sur quoi ils y allèrent et trouvèrent la chose, comme le chasseur l’avait dite; et ayant pris le tronc ils lui fabriquèrent une maison. Ils disent que de cette maison il sortit plusieurs fois, retournant à l’endroit, d’où on l’avait enlevé, non précisément au même lieu, mais tout près; car le seigneur susdit ou son fils Guaraionel l’ayant envoyé chercher, le trouvèrent caché; une autre fois ils le lièrent et le mirent dans un sac; et avec tout cela, ses liens ne l’empêchaient pas de s’en aller. Et ces pauvres ignorants regardent ces choses comme des plus certaines.

CHAPITRE XXV.—Des choses qu’ils affirment avoir été dites par deux des principaux caciques de l’île Espagnole, l’un appelé Caziuaguel, père du dit Guarionel, et l’autre Guamanacoel.—C’est ce grand seigneur qu’ils disent être dans le ciel, et qui au commencement de ce livre est écrit Caizihu, lequel fit ici une abstinence comme celle que ces gens-ci font tous communément: à cet effet, ils restent renfermés six ou sept jours, sans rien manger, excepté du jus des herbes avec lequel ils se lavent également. Ce temps terminé, ils commencent à manger quelque chose qui alimente. Et dans le temps qu’ils sont restés sans manger, à cause de la faiblesse qu’ils éprouvent dans le corps et dans la tête, ils disent avoir vu quelque chose, peut-être désirée par eux: tous font donc cette abstinence en l’honneur des Cimi qu’ils possèdent, pour savoir s’ils remporteront la victoire sur leurs ennemis ou pour acquérir des richesses, ou pour toute autre chose qu’ils puissent désirer. Ils disent aussi que ce cacique avait affirmé avoir parlé avec Iocauuaghama, qui lui avait dit que, après sa mort, quel que fût celui qui demeurât vivant, il ne jouirait que peu de temps de l’autorité, parce qu’il viendrait dans le pays des gens habillés qui devaient les mettre sous le joug et les faire mourir, et qu’ils mourraient de faim. Mais ils pensèrent d’abord que ces gens seraient les Cannibales; et considérant que ceux-ci ne faisaient autre chose que piller et s’enfuir, ils crurent que ce devrait être une autre nation dont parlait le Cimi. D’où ils sont persuadés maintenant qu’il s’agissait de l’Amiral et des gens qu’il amena avec lui[56].. ..

Voilà tout ce que j’ai pu comprendre et savoir par rapport aux coutumes et rites des Indiens de l’île Espagnole, par le soin que j’ai mis; en quoi je ne prétends à aucune utilité spirituelle ou temporelle. Plaise à Notre-Seigneur de faire tourner tout cela à sa gloire et à son service, de me donner la grâce de pouvoir persévérer! s’il devait en être autrement qu’il m’ôte l’intelligence.

FIN DE L’ŒUVRE DU PAUVRE ERMITE ROMAIN PANE.