PAPHNUCE.

[Note 58], Page 283.

Le succès que n’a pu manquer d’obtenir la comédie si touchante d’Abraham, a probablement engagé Hrotsvitha à donner un pendant à cet ouvrage, que l’argument qu’on vient de lire rappelle avec complaisance. Il lui a été facile de trouver dans les agiographes la légende de Paphnuce, autre ermite convertisseur de pécheresses, légende qui se rapproche et diffère assez de la précédente, pour que Hrotsvitha ait pu entreprendre de la mettre en scène, sans craindre de se répéter. Cette histoire d’une autre Madeleine repentante, si propre à intéresser et à toucher un monastère de femmes, a été brièvement racontée par un écrivain grec antérieur au Ve siècle (voyez Sirlet., Græc. Menol., ap. Canis., Antiq. lection., t. II). Une version latine, dont on ne connaît pas l’auteur, a pris place dans le recueil des Bollandistes, sous la date du 8 octobre (Act. Sanctor., octobr. t. VI, p. 223). Enfin, Arnauld d’Andilly a traduit en français cette courte légende dans ses Vies des Pères des déserts (t. I, p. 541). L’action se passe pendant la première moitié du IVe siècle, d’abord en Égypte, dans l’ermitage de Paphnuce, à l’entrée du désert, puis dans une ville voisine, que notre auteur ne nomme pas, mais que plusieurs agiographes disent être Alexandrie. Plus tard, Hrotsvitha transporte la scène dans la Thébaïde, où saint Antoine s’était retiré avec quelques disciples.

[Note 59], Page 287.

Les discussions dont cette scène est remplie nous montrent beaucoup moins un paisible ermitage du IVe siècle, où un simple religieux enseigne d’humbles disciples, qu’une bruyante école du Xe siècle, devant laquelle un subtil controversiste étale les arguties les plus abruptes de la scolastique naissante. En effet, Hrotsvitha, comme les auteurs dramatiques de tous les temps, n’a guère peint que son propre siècle, en croyant faire revivre les siècles passés. Mais, à notre point de vue, de pareils tableaux, vrais en eux-mêmes, et dont la date seule est fautive, n’en sont pas d’un moindre intérêt.

[Note 60], Page 291.

Hrotsvitha prend prétexte du mot harmonie, jeté dans sa pédantesque digression sur le monde majeur et le monde mineur, pour faire montre de tout ce qu’elle avait pu apprendre sur la musique, telle qu’on l’enseignait dans les écoles monastiques.

[Note 61], Page 291.

Tous ces détails techniques ont été tirés par Hrotsvitha des écrivains alors les plus autorisés. On peut voir l’explication des mots soni excellentes dans le chapitre IX de Martianus Capella et dans Remigius Altisiodorensis (ap. Gerbert., Scriptor. de musica, t. I, p. 65). On trouvera la définition des mots pressi soni dans le chap. VI du traité De musicæ disciplina d’Aurelianus Reomensis, écrivain du IXe siècle, recueilli par Gerbert (Loco citato, p. 35). Notre auteur emploie presque toujours textuellement les expressions de Boëce, qui traite de la musique non-seulement dans ses trois livres De musica, mais dans plusieurs endroits de son arithmétique.

[Note 62], Page 293.

Il est singulier que Hrotsvitha qui définit le quadrivium, ne parle pas du trivium. Le quadrivium renfermait, comme on vient de le voir, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. Le trivium comprenait la grammaire, la dialectique et la rhétorique. Cette division des études au moyen âge se retrouve à peu près dans notre division actuelle en sciences et lettres. La réunion du trivium et du quadrivium constituait les sept arts libéraux, dont Cassiodore, Boëce et Martianus Capella ont traité avec étendue. Je vois déjà dans Boëce le mot quadrivium (Arithmet., lib. I, cap. 1); d’ailleurs, le partage des arts libéraux en sept branches est de beaucoup antérieur au Ve siècle. On se rappelle la LXXXVIIe épître de Sénèque qui commence ainsi: «De liberalibus studiis quid sentiam scire desideras.» Il fallait que ces notions élémentaires fussent quelque peu tombées dans l’oubli à la fin du Xe siècle, pour que Hrotsvitha ait pensé qu’il pouvait y avoir quelque mérite à les rappeler si hors de propos.

[Note 63], Page 295.

Cette bizarre division de la musique en céleste, humaine et instrumentale n’est point, comme on pourrait croire, une poétique fantaisie de Hrotsvitha; on la trouve dans tous les écrivains dogmatiques alors accrédités. Voyez, entre autres, Boëce (De musica, lib. I, cap. II) et Aurelianus Reomensis (ap. Gerbert., Loc. cit., p. 32).

[Note 64], Page 297.

Ici doctrine et nomenclature sont tirés de Martianus Capella: «Sonum, id est tonum, productionem vocavi (lib. IX, § 955).»

[Note 65], Page 297.

Censorinus donne de la consonnance (Symphonia) une définition beaucoup plus claire que Hrotsvitha: «Symphonia, dit-il, est duarum vocum inter se junctarum dulcis concensus (De die natali, cap. X, § 5).» Suivant Cassiodore: «Symphonia est temperamentum sonitus gravis ad acutum vel acuti ad gravem modulamen efficiens (De musica, p. 430, ed. 1589).» C’est évidemment de cette définition abrégée que Hrotsvitha a formé la sienne, qui a le double défaut d’être obscure et incomplète.—Le mot modulatio qu’elle emploie, a ici une signification tout à fait différente de celle qu’a reçue chez nous le mot modulation. Cette expression offre dans Hrotsvitha le même sens que dans Martianus Capella, quand il dit: «Modulatio est soni multiplicis expressio.»

[Note 66], Page 299.

Cette théorie mathématique des accords et des intervalles est tirée presque textuellement de Censorinus (De die natali), de Macrobe (Somnium Scipionis), de Martianus Capella, de Cassiodore, Boëce, saint Isidore de Séville, etc. Je trouve dans le Mystère de l’Incarnation et de la nativité, représenté à Rouen en 1474, une scène curieuse, que M. Onésime le Roy a citée dans ses Études sur les Mystères, et dont on pourrait croire le dessin et les détails imités de Hrotsvitha, s’ils n’étaient tout simplement puisés aux mêmes sources. Un berger mélomane, nommé Ludin, s’obstine à donner à un berger ignorant la leçon de musique suivante:

LUDIN. ...............Premièrement
Pour avoir de chant l’instrument,
Dont vient mainte joyeuseté,
Tu trouveras dyapenté
Qui contient troys tons et demy.

ANATHOT. Ludin, par ma foy, mon amy.
Se je y entons ne blanc ne bis;
Mais parle moi de nos brebis,
Et de ce qu’il leur appartient.

LUDIN. Puis deux tons et demy contient
Dyatessaron. Qui assemble
Les deux consonnances ensemble,
Il peut dyapason trouver.

ANATHOT. Autant en sçay je comment hier.

LUDIN. Numérables proportions
Ont grans participations
A ceux-cy, car avec Dupla
Tres grande conveniance ha
Dyapason. Puis me souvient
Qu’a dyatessaron convient
Sexquitercia, et après
De sexquialtera est près
Celle qu’on dit dyapenthé.

ANATHOT. Qu’est-ce que tu m’as raconté?
Je n’entends rien à tels propos;
Et seroient droitement bons mots
A garir les fievres quartaines, etc., etc.

L’édition imprimée de ce Mystère cite à la marge, comme autorité, quelques extraits de l’arithmétique de Boëce, abrégée par maître Johannes de Muris.

[Note 67], Page 301.

Paphnuce, ou plutôt Hrostvitha, expose ici l’opinion des Pythagoriciens sur l’harmonie des sphères célestes. Cette poétique hypothèse, adoptée par Platon, a pénétré dans quelques écrivains ecclésiastiques. Je ne saurais dire si c’est par cette dernière voie qu’elle est parvenue à Hrotsvitha. On la trouve exposée dans une foule d’écrivains. Je ne citerai que Porphyre (De vit. Pythag.), Héraclide de Pont (Allegor. Homeric.), le pseudo-Aristote (De cœlo, lib. II, cap. IX), Cicéron (Somnium Scipionis), Chalcidius (in Platonis Timœum), Censorinus, saint Basile (Homel. III, in hexaemeron), saint Ambroise, (Lib. Hexaem., cap. II), saint Anselme (De imag. mundi, lib. I, cap. XXIII).

[Note 68], Page 303.

Allusion à ces paroles de saint Paul: «Quæ stulta sunt mundi elegit Deus, ut confundat sapientes.» Epist. I ad Corinth., cap. I, v. 27.

[Note 69], Page 305.

C’est là, il faut l’avouer, une assez belle apologie de la science et bien imprévue dans un siècle si généralement accusé de barbarie.

[Note 70], Page 307.

Cette réflexion aussi fine qu’heureusement exprimée semble échappée à la plume d’un moraliste moderne.

[Note 71], Page 327.

Cette pensée vraiment chrétienne est une nouvelle et bien remarquable censure des fondations, par lesquelles on croyait obtenir le pardon de tous les crimes. Hrotsvitha a déjà fait entendre le même blâme dans Abraham. Voyez p. [269] et note [54].

[Note 72], Page 327.

Il semble que Virgile soit le guide de Hrotsvitha, comme de Dante. Le souvenir du poëte ne l’abandonne jamais longtemps. Elle s’empresse de revenir à lui, dès qu’elle en trouve l’occasion.

[Note 73], Page 349.

La scène qu’on vient de lire, où Paphnuce recommande Thaïs pénitente aux soins de la supérieure d’un couvent de femmes, ne retrace en rien les usages monastiques du IVe siècle. Mais cet entretien nous offre en échange un exemple curieux des formules de pieuse courtoisie, avec lesquelles devaient s’aborder et converser un abbé et une abbesse dans le siècle et dans la patrie des Othons.

[Note 74], Page 353.

Il pourra paraître singulier que je traduise ecce tres mensurni par il y a trois ans; mais, ainsi que j’en ai fait la remarque dans les notes latines, le mot mensurnus signifie dans Hrotsvitha, la révolution complète de douze mois. Cela est surtout évident dans le présent passage de Paphnuce. Un peu plus bas, en effet (p. 354), Hrotsvitha explique ecce tres mensurni, par ante hoc triennium.

[Note 75], Page 357.

En reportant notre pensée sur la scène à laquelle il est fait ici allusion, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que ce mélange de douces remontrances et d’énergiques conseils se rapporte avec beaucoup plus de vérité à la conversion de Marie par Abraham. C’est seulement, comme nous le verrons tout à l’heure, en assistant la pécheresse agonisante, que Paphnuce montrera envers elle toute sa tendresse de cœur.

[Note 76], Page 359.

Hrotsvitha me paraît s’être plutôt rappelé ici le sens que les paroles de saint Matthieu: «Ubi sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum.» Evangil., cap. XVIII, v. 20.—Il est presque impossible de signaler tous les emprunts que notre auteur fait au Nouveau et à l’Ancien Testament. Par exemple, un peu plus loin (p. 362), on lit: Si Deus iniquitates observabit, nemo sustinebit. C’est une allusion au verset 3 du psaume CXXIX: «Si iniquitates observaveris, Domine; Domine, quis sustinebit?»

[Note 77], Page 367.

On voit que notre auteur suivait les opinions de saint Augustin sur la grâce.

[Note 78], Page 367.

Cette théologie miséricordieuse, qui se retrouve dans toutes les pièces de Hrotsvitha, prouve que la barbarie des mœurs n’avait pas pénétré dans les doctrines.

[Note 79], Page 371.

Voilà une belle et consolante prière, et qui aurait été bien digne d’être prononcée au chevet des agonisantes dans les monastères de femmes.