NOTES:

[30] Le mot Wen-sing signifie l'astre de la littérature. On comprendra aisément pourquoi le fils de Blanche, qui n'est autre que cet astre incarné, obtient dans la suite les premiers honneurs littéraires.

[31] On a vu, dans le chapitre V, pag. 125, ligne 2, que les Chinois regardent les constellations comme des montagnes célestes habitées par des dieux.

[32] Il y a, dans le texte chinois, Kin-sing son père, et Mou-sing sa mère. Les mots Kin-sing et Mou-sing sont les noms des planètes que nous appelons Jupiter et Vénus.

[33] J'ai pris la liberté de mettre un serpent noir au lieu d'un insecte, dont le nom et les dimensions exiguës choquent à la fois le goût et la vraisemblance.

[34] En chinois Hi-tsieou; on appelle ainsi le vin que l'on boit le troisième jour après la naissance d'un enfant.

[35] Le Ki-lin est un animal fabuleux, qui apparaît, dit-on, à la naissance des grands hommes. Cette expression Ki-lin de jade désigne ici un enfant distingué.

[36] Ce mot signifie nénuphar bleu.


[CHAPITRE XII.]

ARGUMENT.

Fa-haï, par l'ordre de Bouddha, reçoit l'âme de la Fée.

Le dieu Kouân-chi-în prend la forme d'un Tao-ssé, et guérit les maladies.


La paix et le silence règnent dans l'enceinte sacrée, et les fleurs les plus rares y répandent leurs parfums. Mais, hélas! des désirs coupables pénètrent encore dans la salle de jade. Vous tournez la tête, et des malheurs inouis viennent faire couler vos larmes. La pureté du vent, la fraîcheur de la rosée, vous rappellent malgré vous le sort de Lieou-lang.

Revenons maintenant au religieux Fa-haï, qui avait engagé Hân-wen à se retirer dans le couvent de Ling-în-sse. Il apprit, quelque temps après, qu'il avait rencontré les deux Fées au milieu de la route; que, séduit de nouveau par leurs discours perfides, il avait renoué ses premières liaisons avec elles, et les avait ramenées dans la ville de Tsien-tang. Cet événement remplit son âme d'amertume et de douleur.

Un jour que Fa-haï était absorbé dans sa méditation, il vit un personnage vénérable qui tenait un papier jaune dans sa main, et entrait dans sa cellule, située au milieu des nuages.

«Fa-haï, lui dit-il d'une voix imposante, j'arrive des extrémités du Midi pour vous apporter un décret de Bouddha. L'astre Wen-sing vient d'entrer dans la vie. Quand il aura atteint l'âge d'un mois, vous irez dans la ville de Tsien-tang, vous recevrez dans votre vase d'or l'âme de la Couleuvre blanche; et, pour accomplir le serment qu'elle a fait jadis au génie du pôle du nord[37], vous l'ensevelirez sous la pagode de Louï-pong. Vingt ans après, lorsque l'astre Wen-sing aura acquis un nom brillant, et qu'après avoir obtenu des honneurs pour ses parents, il viendra offrir un sacrifice dans cette pagode, vous permettrez à la mère de voir un instant son fils; ensuite elle retournera dans le séjour des âmes heureuses.» Il dit, et disparaît comme une vapeur légère.

Le religieux se prosterna au milieu de sa méditation pour recevoir les ordres de Bouddha. Il quitte sa cellule mystérieuse, et parle ainsi à ses disciples rassemblés: «Je vais descendre de la montagne, et voyager dans l'empire; bientôt je reviendrai au milieu de vous. En attendant, observez la règle dans toute sa pureté, et réprimez sévèrement les écarts de votre cœur.» Ils promettent tous de suivre ses sages instructions.

Fa-haï prend son vase d'or et son bâton sacré, et descend de la montagne. Ensuite il s'élève sur un char de nuages qui le transporte au couvent de Ling-în-sse, dans la ville de Tsien-tang.

Mais le temps s'écoule avec la rapidité de la flèche qui fend les airs. Mong-kiao venait d'atteindre l'âge d'un mois. Hân-wen fait préparer un repas splendide pour traiter ses parents, qui doivent venir le visiter à cette occasion. La nuit suivante, comme Blanche tenait Mong-kiao dans ses bras, elle éprouve une commotion subite, et il lui semble que tout son sang remonte vers son cœur. A peine a-t-elle eu recours aux sorts, qu'elle reste frappée d'effroi, et son âme est prête à s'échapper. «Petite Bleue, s'écrie-t-elle d'une voix gémissante, demain un grand malheur viendra fondre sur moi: comment faire pour le détourner?

—Madame, répond la petite Bleue, vous possédez mille moyens d'échapper aux dangers; qui vous empêche d'avoir recours à votre puissance magique?

—Hélas! lui dit Blanche en soupirant, je crains que mon heure ne soit venue, et alors, il n'y a ni sacrifices, ni science magique qui puissent me faire échapper à ma destinée.»

La petite Bleue fit de nouvelles instances à sa maîtresse. «Eh bien, lui dit Blanche, va préparer dans le jardin une table chargée de parfums: je consens à offrir un sacrifice pour conjurer les calamités qui me menacent.»

La petite Bleue obéit, et se hâte de disposer tous les objets nécessaires pour cette pieuse cérémonie. Blanche se baigna dans une eau parfumée, changea ses vêtements, et se rendit dans le jardin, les cheveux épars, et armée d'un glaive étincelant.

Elle prononce à voix basse des paroles sacrées, brûle des parfums, et consume des étoffes brochées d'or. Le sacrifice achevé, elle revient dans sa chambre avec sa servante.

Le malheur et le bonheur ont été décrétés d'avance; ni les prières ni les sacrifices ne peuvent changer la volonté du ciel.

Le lendemain matin, tous les parents et les amis de Hân-wen vinrent le féliciter. Il allait au-devant d'eux avec un visage épanoui, et les conduisait dans la salle de réception. Pendant qu'il était tout occupé de faire les honneurs de sa maison, il voit un vieillard vénérable qui se tenait sur le seuil de la porte. Hân-wen ne l'a pas plus tôt regardé, qu'il reconnaît Fa-haï, le supérieur du couvent de la Montagne-d'Or. Il se hâte d'aller le recevoir, et l'introduit dans le salon.

Le religieux s'étant assis, adressa la parole à Hân-wen. «Monsieur, lui dit-il, vous souvenez-vous des conseils que ce vieux prêtre vous donna dans le couvent? Vous vous êtes encore laissé tromper par Blanche; mais le jour de votre délivrance est arrivé. Je viens aujourd'hui pour chasser cette Fée qui vous obsède.

—Mon père, lui répondit Hân-wen, peu m'importe qu'elle soit une Fée; elle ne m'a jamais fait de mal, et de plus elle est remplie de sagesse et de vertus; voilà pourquoi votre disciple n'a pu se résoudre à l'abandonner. J'ose espérer, mon père, que vous approuverez ma conduite.

—Eh bien, lui dit le religieux, puisque vous persévérez dans votre aveuglement, je vous abandonne tous deux à votre sort; mais, après un si long voyage, je sens ma bouche desséchée; je vous prie de m'apporter une tasse de thé.

—Nous en avons, lui répondit vivement Hân-wen.» Comme il se levait pour entrer dans l'intérieur de la maison, le religieux le retint. «Je crains, lui dit-il, que vos tasses à thé ne soient pas parfaitement pures. J'ai apporté avec moi un vase qui est à mon usage; vous pouvez aller me le remplir de thé.» Il dit, et lui remet le vase sacré.

Hân-wen ne se doutait pas de la puissance mystérieuse de ce vase; il se contenta de dire en lui-même: Ce religieux est d'une propreté bien recherchée. Aussitôt il prit le vase, et entra dans l'intérieur de la maison.

En ce moment, Blanche était occupée à faire sa toilette. Quand elle vit entrer Hân-wen, qui tenait dans sa main un objet tout brillant d'or, elle eut envie de l'interroger. Mais, tout à coup, le vase s'échappe des mains de Hân-wen et s'élève dans l'air; et, au même instant, des milliers de nuages rouges enveloppent la tête de Blanche d'une auréole de feu. Blanche se sent étreindre par le vase de Bouddha; elle palpite d'effroi, et son âme est prête à s'échapper. Elle se jette à deux genoux par terre, et supplie le religieux de lui faire grâce de la vie.

Hân-wen est frappé de terreur; il s'élance vers Blanche, la serre dans ses bras, et s'efforce d'arracher le vase; mais il semble qu'il ait pris racine sur son corps, et il ne peut le remuer de l'épaisseur d'un cheveu.

Blanche verse deux ruisseaux de larmes. «Cher époux, lui dit-elle, j'ai outragé la majesté du ciel! Voilà ma dernière heure qui arrive; il faut que je me sépare de vous. Confiez mon fils Mong-kiao à ma belle-sœur, afin qu'elle l'élève avec la tendresse d'une mère. Pour vous, ménagez votre précieuse santé, et ne l'altérez pas en me pleurant.»

Hân-wen sent son âme se briser de douleur, et il ne peut retenir ses soupirs et ses sanglots.

La petite Bleue ayant appris ce qui se passait, accourut dans la chambre, et se jeta aux genoux de Blanche. «Madame, lui dit-elle en pleurant, lorsque je vous ai engagée à offrir un sacrifice expiatoire, j'espérais que vous pourriez détourner les calamités qui vous menaçaient. J'ignorais qu'il était impossible d'échapper à sa destinée, et que vous deviez tomber dans cet affreux malheur.» Elle dit, et verse un torrent de larmes.

«Petite Bleue, lui dit Blanche d'une voix éplorée, je sais que je ne pourrai échapper aujourd'hui au malheur qui me menace. Pendant plusieurs années, tu as été ma fidèle compagne. Quoique j'eusse le rang de maîtresse, et toi celui de servante, cependant je t'ai aimée comme ma sœur. Mais aujourd'hui il faut que je te quitte; voilà ce qui me brise le cœur! Ma belle-sœur pourra prendre soin de mon fils. Fais tes préparatifs de départ, et retourne dans la grotte du Vent pur: ne te laisse point séduire comme moi par les plaisirs du monde; c'est le seul moyen d'échapper au malheur.»

En entendant ces paroles, la petite Bleue s'abandonne de nouveau aux transports de sa douleur. Elle se lève ensuite, prend congé de Hân-wen, et, montant sur un nuage enchanté, elle retourne dans la grotte du Vent pur, afin de se perfectionner encore dans la vertu, et d'être appelée, dans la suite des temps, au céleste séjour de Bouddha. Mais passons à un autre sujet.

Kong-fou et Hiu-chi, sa femme, accoururent précipitamment dans la chambre de Blanche, et, en la voyant, ils restèrent frappés de crainte et de stupeur.

Blanche éleva la voix et prononça ces paroles, qu'interrompaient ses larmes et ses sanglots: «Mon beau-frère, ma belle-sœur, et vous, mon époux, écoutez l'histoire de ma vie. J'étais jadis la Couleuvre blanche, qui habitait la grotte du Vent pur, sur la montagne de la ville Bleue. Il y avait déjà bien des années que je pratiquais la vertu dans cette grotte mystérieuse. Mais un jour que je me promenais au pied de la montagne de Tsouï-'go, je m'endormis, et au milieu d'un songe, je repris ma première forme. Un mendiant me ramassa et me porta au marché pour me vendre. Hân-wen, qui passait par hasard en cet endroit, fut ému de pitié en me voyant. Il m'acheta, et me reporta sur la montagne, où je continuai à vivre en liberté. Je conservai dans mon cœur le souvenir de ce bienfait, et comme je savais que le destin l'avait condamné à ne point avoir d'héritiers dans cette vie, je suis descendue de la montagne pour m'unir avec lui par les liens du mariage, et lui donner des enfans qui pussent continuer la postérité de sa famille. J'ai voulu par là lui témoigner ma reconnaissance. Voyant qu'il était sans fortune, je lui fis présent d'une somme d'argent qui avait été enlevée dans le trésor de la ville. Ce crime le fit exiler à Kou-sou. J'allai le trouver dans cette ville avec ma servante, la petite Bleue, et je l'épousai suivant les usages prescrits par les rites. Je composai des pilules d'une vertu miraculeuse, et je fis prospérer la pharmacie de mon époux. Quelque temps après, comme Hân-wen célébrait la fête appelée Touân-yang, il me fit avaler de force une tasse de vin soufré, et je repris ma première forme. Mais la vue de ma métamorphose le fit mourir de frayeur. Après avoir échappé à la mort comme par miracle, j'allai sur la montagne sacrée qu'habite le dieu qui gouverne le pôle austral, et j'obtins de lui un rameau de la plante d'immortalité, avec lequel je ressuscitai mon mari. Mais craignant qu'il ne découvrît que j'étais une fée, j'imaginai un stratagème pour le tromper[38] et dissiper ses doutes. Du matin au soir je partageai les soins de son commerce, et je contribuai puissamment à la réputation de sa pharmacie. Quelque temps après, vint l'anniversaire de la naissance du dieu Liu-tsou. Les médecins de la ville, qui avaient formé le projet de perdre mon mari, le pressèrent de présenter dans le temple des objets rares et précieux. Hân-wen se désolait de n'en point avoir. Pour le tirer d'embarras, j'eus recours à l'adresse de la petite Bleue, qui alla dérober dans le cabinet de l'empereur les objets précieux dont il avait besoin. Hân-wen ayant étalé ces mêmes objets dans le vestibule, le jour de sa naissance, des officiers que l'empereur avait chargés de chercher les auteurs de ce vol, se saisirent de Hân-wen, et le traînèrent devant le magistrat, afin qu'il le punît suivant la rigueur des lois. Heureusement que le préfet de Sou-tcheou, qui était rempli d'humanité, ne lui infligea qu'une peine légère, et l'exila à Tchîn-kiang. Je recueillis avec la petite Bleue tout l'argent que nous possédions, et j'allai le déposer entre les mains de son beau-frère; ensuite je revins trouver mon mari dans la ville de Tchîn-kiang. Je voulais par là le remercier des bienfaits que j'avais reçus de lui dans ma vie précédente, et quoiqu'il m'ait abandonnée plusieurs fois, je ne lui en ai témoigné ni haine ni colère. Quelque temps après, mon mari étant allé visiter le temple de la Montagne-d'Or, Fa-haï le fit rester dans son couvent. Guidée par mon amour pour lui, j'allai le chercher dans le couvent avec la petite Bleue. N'ayant pu y réussir, je voulus inonder la Montagne-d'Or, et, par mon imprudence, je fis périr sous les flots tous les habitants de Tchîn-kiang. J'ai commis un crime pour lequel il n'est point de pardon. Je désirais attendre que mon fils Mong-kiao eût atteint l'âge d'un mois; je serais retournée dans ma grotte pour me perfectionner encore dans l'étude de la vertu, et racheter mes fautes passées. J'ignorais qu'il est impossible d'échapper à sa destinée. Je supplie ma belle-sœur d'élever mon fils Mong-kiao, et de lui tenir lieu de mère, en souvenir des liens de parenté et d'affection qui nous unissaient, afin que, quand il sera devenu grand, il puisse donner des héritiers à mon époux. J'espère que l'étrangeté de son origine ne l'empêchera pas de prendre soin de lui.»

En entendant le récit de Blanche, Kong-fou et sa femme sont remplis à la fois d'étonnement et de tristesse.

«Ma sœur, lui dit Hiu-chi, nous ne pouvions avec nos yeux charnels, apercevoir le caractère divin que votre fils porte sur son visage. Désormais, il sera encore davantage l'objet de mes soins et de ma tendresse; je vous en prie, ne vous inquiétez point sur son sort. Je ne forme plus qu'un vœu, c'est que le Saint-homme, qu'anime la bienveillance de Bouddha, prenne enfin pitié de vous, et qu'à l'aide de son vase sacré, il vous transporte au séjour des âmes heureuses.

—Chère épouse, dit alors Hân-wen, allons ensemble dans le salon supplier le ministre de Bouddha.

—Ma destinée est irrévocable, lui répondit Blanche; vos larmes et vos prières ne serviraient de rien.»

Pendant que les deux époux s'entretenaient douloureusement ensemble, sans pouvoir se détacher l'un de l'autre, leurs parents et leurs amis qui se trouvaient en dehors de la chambre, s'émurent au bruit de ces nouvelles, et s'enfuirent chacun de leur côté, laissant le religieux tout seul au milieu du salon.

Après avoir attendu long-temps sans voir revenir Hân-wen, il frappa la terre avec le bâton sacré qu'il tenait dans sa main. Au même instant, le vase mystérieux se détacha de lui-même, et Blanche disparut.

Hân-wen s'abandonne à tous les transports de sa douleur; Hiu-chi est muette de saisissement, elle pousse des sanglots et laisse couler silencieusement ses larmes. Hân-wen prend à deux mains le vase sacré, et jetant les yeux dans l'intérieur de la maison, il aperçoit une petite couleuvre blanche qui était roulée au haut du bâton. Hân-wen étendit la main pour la détacher, mais il ne put y réussir. Alors il entre dans le salon en tenant le vase sacré, et arrivé devant le religieux, il se prosterne à ses pieds: «Mon père, lui dit-il, ayez pitié de votre disciple qui vient d'être séparé de ce qu'il avait de plus cher au monde.»

Fa-haï le relève en lui présentant les deux mains. «Mon fils, lui dit-il avec gravité, son destin était fixé par le ciel: ce vieux prêtre qui vous parle, n'était que l'exécuteur des volontés de Bouddha. Eh bien, puisque telle est l'affliction de votre cœur, venez avec moi près du lac Si-hou; je lui ordonnerai de paraître pour que vous la voyiez encore une dernière fois.»

Hân-wen remercia le religieux, qui prit le vase sacré, et se dirigea avec lui vers la porte du nord.

Lorsqu'ils sont arrivés près du lac Si-hou, au pied de la pagode de Louï-pong, Fa-haï élève le vase d'or, et prononce à voix basse des paroles sacrées, puis il dit d'un ton impérieux: «Blanche, paraissez!»

A ces mots une lumière blanche s'élève du milieu du vase; elle se condense et prend la forme de Blanche.

Hân-wen la serre dans ses bras et la presse sur son cœur, en l'arrosant de ses larmes. Au moment où les deux époux se tenaient tendrement enlacés, et confondaient leurs caresses et leurs soupirs, le religieux s'écria d'une voix imposante: «Blanche, partez!»

Blanche se prosterne toute tremblante à ses pieds: «Mon père, lui dit-elle, j'obéis; mais après cette séparation cruelle, j'ignore si plus tard je pourrai sortir de ma prison.

—Partez! lui dit le religieux. Si vous pouvez épurer votre cœur et vous perfectionner dans la science de la vertu; quand votre fils aura acquis un nom illustre, et qu'il reviendra pour offrir un sacrifice dans cette pagode, je briserai moi-même les liens qui vous enchaînent ici, et je vous ferai passer dans le séjour des âmes heureuses. Mais si vous ne purifiez pas votre cœur, si vous n'effacez pas vos fautes, le lac se dessèchera, la pagode tombera en ruines, et vous ne pourrez sortir de votre prison.

—J'obéirai aux ordres de Bouddha,» lui dit Blanche, en frappant la terre de son front.

Le religieux lève son bâton et en frappe la pagode. Au même instant elle s'éloigne, et du sein de la terre s'échappe une source impétueuse. «Blanche, descendez!» s'écrie Fa-haï d'une voix imposante; et soudain Blanche se précipite dans les flots qui coulent aux pieds de la pagode. Il frappe une seconde fois la pagode de son bâton, et la pagode obéissante, revient couvrir la place qu'elle occupait.

Le religieux, ayant exécuté la sentence de Bouddha, monta sur un char de nuages et s'en retourna au couvent de la Montagne-d'Or. On peut dire avec le poète:

L'époux et l'épouse sont comme deux oiseaux d'une même forêt;

quand le terme fatal est arrivé, ils s'envolent chacun de leur côté.

Hân-wen s'abandonna si vivement aux émotions de sa douleur, qu'on craignit un instant pour ses jours. A la fin, il partit, et s'en retourna lentement dans sa maison; mais la vue de Mong-kiao ne fit que redoubler ses gémissements et ses larmes. Kong-fou et sa femme s'efforcent de le consoler, et parviennent à calmer son affliction.

«Mon beau-frère et ma sœur, leur dit-il d'une voix forte, je connais maintenant les vanités et les illusions du monde. Je désire aller au couvent de la Montagne-d'Or. Je me ferai couper les cheveux, et j'embrasserai la vie religieuse. Je vous confie Mong-kiao, afin que vous lui teniez lieu de père et de mère. Si par la suite il peut arriver à l'âge mûr, j'ai l'espoir qu'il donnera des descendants à ses ancêtres. Je vous abandonne tout ce que je possède.»

A ces mots, il part, n'emportant que les habits dont il est revêtu et quelques onces d'argent pour subvenir aux dépenses de son voyage. Déjà il a quitté la maison, et se dirige promptement vers Tchîn-kiang, afin d'aller embrasser la vie religieuse dans le couvent de la Montagne-d'Or.

Kong-fou et Hiu-chi furent remplis de douleur, et versèrent des larmes abondantes. Ils recueillent tous les objets dont ils venaient d'hériter, et emportent Mong-kiao, qu'ils élevèrent avec plus de soins et de tendresse que s'il eût été leur propre fils.

Mais le temps s'échappe avec la vitesse de la navette que lance une main légère. Mong-kiao atteignit bientôt l'âge de dix ans. Il était doué de tous les charmes de la jeunesse, et possédait en même temps l'aplomb et la gravité de l'âge mûr. Kong-fou et Hiu-chi le regardaient comme leur propre enfant. Ils l'envoyèrent aussitôt à l'école, où il se distinguait par la finesse et la pénétration de son esprit. Il lui suffisait de lire une fois sa leçon pour être en état de la réciter. Lorsqu'on l'interrogeait, ses réponses coulaient comme de source. Au bout de trois ans, il acquit une connaissance profonde des auteurs classiques et des historiens. Sa rare intelligence lui avait gagné l'estime et l'amitié de son maître. Ses compagnons d'étude en conçurent de la haine et de la jalousie, et ils ne cessaient de lui chercher querelle; mais Mong-kiao n'y faisait nulle attention. Un jour que le maître était absent, ses camarades se mirent à rire et à jaser sur son compte. «Son nom de famille n'est pas Ki[39], dit l'un d'eux; il s'appelle Pé (Blanc).—Sa mère était une fée, dit un autre. J'ai entendu dire qu'un religieux l'a prise et l'a exterminée.—C'est le fils d'une Couleuvre, ajouta un troisième; il n'a pas le droit de se comparer à nous. Dès ce moment, nous devons rompre toute relation avec lui.»

Quelques-uns de ces propos frappèrent les oreilles de Mong-kiao, qui entra en colère, et s'en retourna aussitôt chez ses parents. Quand il fut arrivé à la maison, il appela sa mère, et la pria de lui ouvrir la porte.

Hiu-chi, entendant la voix de Mong-kiao, alla promptement le recevoir. «Mon fils, lui dit-elle, pourquoi avez-vous quitté si tôt l'école?»

Mong-kiao suit Hiu-chi dans l'intérieur de la maison, puis il se jette à genoux devant elle. «Ma mère, s'écria-t-il en fondant en larmes, si votre fils vous a offensée par quelque parole, daignez lui pardonner d'avoir manqué aux devoirs de la piété filiale.

—Mon fils, lui dit Hiu-chi avec émotion, pourquoi tenir un tel langage?

—Ma mère, répond Mong-kiao en sanglotant, aujourd'hui, pendant que le maître était absent, mes camarades ont dit entre eux que je n'étais pas votre fils, et que je devais le jour à une fée! Je vous en supplie, ma mère, veuillez éclairer votre fils.»

A ces mots, Hiu-chi reste quelque temps interdite, et ne peut retenir ses larmes. «Mon enfant, lui dit-elle, vous voulez connaître le secret de votre naissance: si je ne vous l'apprends pas, vous ne saurez jamais qui étaient votre père et votre mère; mais ce récit réveillera dans mon âme de bien tristes souvenirs!» A ces mots, elle lui raconta toute la vie de Hân-wen et de Blanche, et lui dépeignit le rôle auguste et terrible de Fa-haï.

Mong-kiao poussa des cris de douleur, et tomba par terre sans connaissance et sans mouvement.

Hiu-chi le pressa dans ses bras en fondant en larmes, et s'efforça de rappeler l'usage de ses sens.

Mong-kiao revient enfin de l'abattement dans lequel il était plongé. «Ma mère[40], lui dit-il d'une voix éplorée, vous m'avez élevé avec tendresse, et mon père m'a instruit par ses bienveillantes leçons. Maintenant que je suis devenu grand, je songe avec amertume que je ne pourrais, même par le sacrifice de ma vie, vous témoigner toute ma reconnaissance. Mais, hélas! j'ai l'âme brisée par les malheurs de mon père et de ma mère! Si du moins je pouvais les voir une seule fois, je mourrais sans regret!

—Mon enfant, lui dit Hiu-chi, il ne faut pas vous abandonner ainsi à la douleur. J'ai entendu dire jadis, d'après la prédiction d'un religieux, que si un jour vous revenez à Tsien-tang, après avoir été inscrit sur la liste d'Or[41] et avoir obtenu des honneurs pour vos parents, vous aurez le bonheur de revoir votre mère. Vous devez, mon enfant, tourner tous vos efforts vers les succès littéraires: peut-être que cette heureuse prédiction pourra se réaliser.»

En entendant ces paroles, Mong-kiao passe de la tristesse à la joie; mais il n'ose encore s'abandonner à l'espoir de revoir sa mère.

Depuis ce moment, il songeait jour et nuit à son père et à sa mère, et telle était sa triste préoccupation, qu'il en perdit même le goût de l'étude. Peu à peu sa figure devint pâle et décharnée, son corps maigrit, et il tomba dans une maladie de consomption qui empirait à chaque instant. Le jour et la nuit, il appelait son père et sa mère avec l'accent du désespoir: on eût cru qu'il avait perdu la raison.

Kong-fou et Hiu-chi ne savaient plus quel parti prendre. Ils appelèrent d'habiles médecins, ils invoquèrent les dieux; mais ce fut en vain. Lorsque Kong-fou se trouvait seul avec elle, il lui adressait d'amers reproches. «Vous autres femmes, lui disait-il, vous êtes vraiment dépourvues de sens et de jugement. Il ne fallait pas lui révéler le secret de sa naissance. C'est votre imprudence qui est cause de son affliction profonde et de sa maladie. S'il arrive un malheur, vous aurez à vous reprocher la perte de votre jeune frère, et vous aurez rendu inutiles toutes les peines que nous avons prises pour l'élever.»

Hiu-chi ne répondait que par ses larmes et ses sanglots. Mong-kiao continuait à appeler jour et nuit son père et sa mère avec une persévérance qui semblait tenir de la folie. Kong-fou et sa femme avaient épuisé, pour le guérir, tous les moyens que pouvait suggérer leur tendre affection. Attachés jour et nuit à son chevet, ils ne savaient plus que pleurer et gémir.

Mais laissons un instant Mong-kiao, et passons à un autre sujet. Un jour le Bouddha compatissant de la mer du Midi, se promenait dans le bois de bamboux violets; il rencontra par hasard le dieu Kouân-în. «Je suis ravi de vous voir, lui dit-il; le génie de l'astre Wen-sing est maintenant affligé d'une maladie qu'aucuns remèdes humains ne peuvent guérir. Je veux vous prier d'aller lui sauver la vie.»

Kouân-în obéit. Il sort aussitôt du bois de bamboux violets, s'élève sur un nuage brillant, et se transporte en un clin d'œil aux bords du lac Si-hou. Il se métamorphose, et prend la forme et le costume d'un mendiant de la secte des Tao-ssé. Il arriva bientôt à la porte de Kong-fou, et se mit à demander l'aumône.

En ce moment Kong-fou était dans le vestibule, ne songeant qu'à son neveu, dont la maladie l'accablait de tristesse. Ayant entendu la voix du religieux qui demandait l'aumône, il sortit dehors, et aperçut un Tao-ssé, revêtu du costume de sa secte. Il avait un bâton à la main et des sandales de paille aux pieds, et son visage était empreint d'un caractère noble et élevé. Kong-fou va au-devant de lui, et se hâte de l'introduire dans le salon. «Mon père, lui dit-il après lui avoir présenté ses hommages et l'avoir fait asseoir, quelle est la montagne céleste où se trouve votre cellule vénérée? Veuillez, je vous en supplie, satisfaire à ma demande.

—Ce pauvre Tao-ssé, lui répondit le dieu, a embrassé la vie religieuse dès son enfance. J'ai habité long-temps un couvent de l'Inde, où je rencontrai un homme extraordinaire qui me transmit des recettes divines, et m'apprit à composer des pilules d'une vertu miraculeuse. Je parcours l'empire pour soulager les maux du genre humain. Étant arrivé depuis peu dans votre noble pays, je suis venu aujourd'hui à votre illustre maison pour vous demander une aumône.»

En entendant ces paroles, Kong-fou est transporté de joie. «Mon père, lui dit-il, le fils de votre disciple a une maladie qui tient du délire, et il ne cesse de crier et d'appeler jour et nuit; jusqu'ici, les ressources de la médecine ont été impuissantes. Je suis heureux, mon père, d'apprendre que vous possédez des recettes divines; mais j'ignore si vous daignerez le sauver.

—Mon enfant, lui dit le dieu en souriant, l'unique but de ce pauvre Tao-ssé est d'être utile aux hommes et de les soulager. Puisque le noble fils de mon bienfaiteur est affligé d'une grave maladie, je me ferai un devoir d'employer tous mes soins pour le guérir.»

Kong-fou fut ravi de cette promesse. Il se lève, et invite le dieu à entrer dans la chambre du malade.

«Ce n'est rien, lui dit le dieu; la maladie de votre noble fils vient d'une des sept affections de l'homme (la douleur), qui, portée à l'excès, a égaré son esprit et sa raison. J'ai une pilule d'une vertu miraculeuse: vous la ferez prendre à votre noble fils dans une tasse de bouillon; je vous promets qu'il sera guéri sur-le-champ.»

En disant ces mots, il délie son sac et prend la pilule miraculeuse, qu'il présente à Kong-fou. Celui-ci reçoit la pilule des deux mains, et témoigne au religieux la reconnaissance dont il est pénétré. Puis il la remet à Hiu-chi; et, quittant avec le dieu la chambre du malade, il va s'asseoir près de lui dans la salle de réception, pendant qu'on prépare le repas qu'il veut lui offrir.

Après avoir mangé, Kouân-în fit ses adieux à Kong-fou et s'en retourna vers la mer du Midi, pour rendre compte à Fo (Bouddha) de sa commission.

Hiu-chi fit dissoudre la pilule; puis elle souleva Mong-kiao, et lui fit avaler la potion prescrite.

En moins d'un instant, Mong-kiao se sentit soulagé; sa figure reprit un air de santé et de fraîcheur, et il se trouva presque guéri.

Kong-fou et sa femme ne se possédaient pas de joie. «Cher enfant, lui dirent-ils, tout-à-l'heure vous étiez affligé d'une maladie grave qui vous avait fait perdre l'usage de la raison; toutes les ressources de la médecine avaient été inutiles. Mais heureusement que le ciel nous a envoyé aujourd'hui un saint homme, qui vous a sauvé la vie. Sans lui, nous serions morts de douleur. Dès ce moment, tâchez de ne plus vous abandonner à la tristesse et aux pleurs.»

Mong-kiao inclina la tête en signe d'assentiment. Peu à peu il recouvra sa première santé. Kong-fou pria un maître d'un profond savoir, de venir lui donner dans sa maison, des leçons particulières. Mong-kiao avait entendu dire à sa tante, que s'il obtenait des succès dans les lettres, il verrait un jour sa mère. Encouragé par ce doux espoir, il éloigna de son esprit les pensées douloureuses qui avaient causé sa maladie, et se livra à l'étude avec une ardeur infatigable. Au bout de quelques années, il acquit une érudition précoce qui faisait l'admiration de tout le monde.

Bientôt arriva l'examen annuel du premier degré littéraire. Mong-kiao se présenta au concours, et obtint le premier rang sur la liste des Sieou-tsaï[42]. Quand cette nouvelle parvint chez ses parents, Kong-fou et Hiu-chi furent transportés de joie.

Pendant plusieurs jours, il fut obligé de faire des visites en habits de cérémonie, et reçut les félicitations de tous ses amis. Mais le temps s'échappe avec la rapidité de la flèche qui fend les airs. Le concours d'automne[43] approchait; Mong-kiao fit ses préparatifs de départ, et se rendit ensuite dans la capitale de sa province, pour obtenir le grade de Kiu-jîn. Lorsque le concours fut terminé, et qu'on eut proclamé la liste des candidats qui avaient réussi dans leurs trois compositions, Mong-kiao se trouva le premier des licenciés, et obtint en conséquence le titre de Kiaï-youân[44].

A cette nouvelle, Mong-kiao fut au comble de la joie. Quand il eut assisté au repas appelé Lou-ming-yen[45], il alla saluer les examinateurs du concours, qui ne manquèrent pas de le féliciter des succès honorables qu'il venait d'obtenir.

Après s'être acquitté des devoirs que lui imposaient l'étiquette et les convenances, il s'en retourna chez ses parents.

Nous n'avons pas besoin de dire que pendant plusieurs jours, une foule de parents et d'amis vinrent le voir et lui offrir leurs compliments. En entrant chez lui, Mong-kiao alla saluer Kong-fou et Hiu-chi, qui furent transportés de joie.

«Cher neveu, lui dit Hiu-chi, que je suis heureuse de vous voir revenir aujourd'hui avec un titre littéraire aussi distingué! Nous sommes bien récompensés des peines que nous avons prises pendant dix ans pour votre éducation. Je ne forme plus qu'un vœu, c'est que vous puissiez cueillir la branche d'olivier[46], et qu'après avoir obtenu des honneurs[47] pour vos parents, vous reveniez offrir un sacrifice à votre mère dans la pagode de Louï-pong[48]. Vous pourrez ainsi la remercier de vous avoir donné le jour. Mais il y a une circonstance importante que vous ignorez. Votre père et votre mère vous ont jadis fiancé, avant le moment de votre naissance, avec la fille que je portais dans mon sein. J'ai encore les présents qu'ils m'ont donnés comme gage de leur promesse. Aussitôt que j'eus mis au monde votre cousine Pi-liên, nos deux familles sanctionnèrent ce mariage, suivant les usages prescrits. Depuis que votre mère nous a quittés, vous êtes resté dans notre maison, et vous vous êtes donné le nom de frère et de sœur. Maintenant votre cousine est en âge de se marier, et elle n'attend plus que le moment où cette union pourra se réaliser. Mais j'ignore, cher neveu, quelles sont vos dispositions.

—Mon oncle et ma tante, répondit Mong-kiao, depuis mon enfance vous m'avez élevé avec tendresse; et quand je sacrifierais ma vie pour vous, je ne pourrais vous payer dignement de tous vos bienfaits. Si j'ai été assez heureux pour obtenir quelques succès dans les lettres, je les dois uniquement aux soins que vous avez pris de mon éducation. Si le ciel me favorise, et que je puisse ajouter encore à la faible réputation que j'ai acquise, je ne manquerai pas de demander à Sa Majesté des titres et des honneurs qui puissent vous récompenser des sacrifices que vous avez faits pour moi. Quant à mon mariage avec ma cousine, je vous prie de vouloir bien en régler toutes les dispositions. Puisque vous ne me jugez pas trop indigne d'elle, je me soumets d'avance à vos volontés; mais je vous prie d'attendre la fin du concours de printemps. Je choisirai ensuite un jour heureux pour accomplir cette union, qui est l'objet de toutes mes espérances.

—Cher neveu, lui dit Kong-fou en faisant un mouvement de tête, j'approuve entièrement l'idée que vous venez d'exprimer.»

Pi-liên fut remplie d'une joie secrète en apprenant cette nouvelle dans son appartement retiré.

Mong-kiao fit ses préparatifs, et se disposa à aller à la capitale pour subir son troisième examen, et obtenir le grade de docteur.

Kong-fou lui offrit le repas du départ; et Hiu-chi lui adressa, en le quittant, de sages conseils et de tendres recommandations, qu'il promit de suivre fidèlement.

Kong-fou chargea un vieillard, qui avait toute sa confiance, d'accompagner son neveu dans la capitale.

Depuis ce départ, il se passa beaucoup d'événements dignes d'être racontés. Mong-kiao l'emporte sur tous ses concurrents, et voit inscrire son nom sur la liste d'or.

Si vous désirez connaître la fin de cette histoire, lisez le chapitre treizième.