NOTES:

[37] Voyez page [5], ligne 5.

[38] Voyez page [127].

[39] Son oncle, qui le faisait passer pour son fils, s'appelait Ki-kong-fou.

[40] Dans ce passage, les mots ma mère et mon père désignent la tante et l'oncle de Mong-kiao. Plus bas, ils doivent se prendre dans leur véritable acception.

[41] La liste des docteurs.

[42] Le mot Sieou-tsaï signifie talent en fleurs; il s'applique à ceux qui ont obtenu le premier degré littéraire, qui répond à peu près au titre de Bachelier.

[43] L'examen de province appelé Hiang-chi, pour obtenir le second degré littéraire, ou le grade de Kiu-jîn. Il répond à celui de Licencié.

[44] On appelle ainsi le premier de ceux qui obtiennent le grade de Kiu-jîn, qui est le plus élevé auquel on puisse parvenir dans le concours de province.

[45] Le repas du Chant du cerf, c'est-à-dire dans lequel on chante l'ode du Chi-king, ou livre des Vers (part. I, chap. 1, od. 1), qui commence par ces mots: yeou-yeou lou-ming, «le cerf fait entendre sa voix.» On offre ce repas à ceux qui viennent d'obtenir le grade de Kiu-jîn, ou de Licencié. L'examinateur en chef et le vice-gouverneur président à cette cérémonie, à laquelle assistent les principaux fonctionnaires civils de la province.

[46] Cueillir la branche de l'olea fragrans, c'est-à-dire obtenir le grade de docteur.

[47] Plus haut (page [115], ligne 12), c'est ainsi qu'il faut lire, au lieu de: honneurs posthumes.

[48] Le lecteur n'a pas oublié la prédiction du religieux Fa-haï, lorsqu'il ensevelit Blanche sous la pagode de Louï-pong. Voy. page [315].


[CHAPITRE XIII.]

ARGUMENT.

Hân-wen est inscrit sur la liste d'or, et son nom est proclamé dans les rues de la capitale.

Il forme un heureux mariage qui réunit deux familles.


Des nuages d'un heureux augure entourent le palais de l'empereur.

Des parfums délicieux pénètrent dans le vestibule rouge.

Un décret suprême descend du neuvième ciel.[49]

Il[50] va à la pagode de Louï-pong, et se voit élevé au séjour des dieux.

Mong-kiao ayant fait ses adieux à son oncle et à sa tante, partit pour la capitale, où il désirait obtenir le grade de Tsîn-ssé[51]. Dès qu'il fut arrivé, il choisit un hôtel, où il continua ses travaux littéraires en attendant l'époque du concours. Au jour marqué, il entra avec ses rivaux dans la salle des examens. Il acheva ses trois compositions[52], dont l'élégance et l'éclat ne pouvaient se comparer qu'à une riche broderie, ou à un réseau formé de perles et de pierres précieuses. Quelques jours après, on publia avec solennité la liste des docteurs: Mong-kiao occupait le premier rang.

Quand cette nouvelle parvint à son hôtel, il fut transporté de joie; et à peine le messager fut-il parti, que tous les employés[53] du concours vinrent lui rendre visite et lui présenter leurs félicitations. Mong-kiao les reçut en habits de cérémonie, et se rendit ensuite au banquet que l'empereur offre aux nouveaux docteurs. Il salua le président, et partagea avec ses collègues tous les plaisirs de cette fête. Bientôt vint l'examen appelé Tiên-chi[54], dans lequel l'empereur pose lui-même des questions d'économie politique. Tous les magistrats se tenaient debout, et deux cents Tsîn-ssé (docteurs) étaient prosternés sur les dalles rouges.

Quand on proclama les trois premiers docteurs[55], Mong-kiao s'entendit donner le titre de Tchoang-youân. On nomma ensuite les deux docteurs qui avaient obtenu le titre de Pang-yân et de Tân-hoa.

Ils burent chacun trois tasses de vin, qui leur fut offert au nom de l'empereur; ensuite on orna leurs cheveux de fleurs, et on suspendit au haut d'un étendard, l'ordre impérial qui leur accordait la faveur d'être promenés en pompe dans toute la ville[56]. Pendant trois jours, ils furent entourés d'honneurs et comblés de félicitations. Tous les habitants de la capitale accoururent en foule pour contempler leur brillant cortége, et ils ne purent s'empêcher de faire éclater leur admiration en voyant la jeunesse et la beauté du Tchoang-youân[57].

Quand cette cérémonie fut achevée, les trois docteurs allèrent au palais pour remercier l'empereur du titre qu'il leur avait accordé.

Quelque temps après, Mong-kiao fut nommé membre de l'Académie des Hân-lîn, et reçut la charge de Sieou-tchân[58]. A peine fut-il entré en fonctions qu'il rédigea un placet, où il exposa succinctement l'histoire de son père et de sa mère, et son séjour dans la maison de Ki-kong-fou, qui avait pris soin de son éducation. A la cinquième veille, il fut admis dans la salle d'audience. Aussitôt que l'empereur fut entré, et qu'il eut été salué par les acclamations unanimes de tous les magistrats, Mong-kiao se prosterna au bas des degrés d'or, et prononça ces paroles: «Votre humble sujet, Hiu-mong-kiao, nouvellement élevé au grade de Tchoang-youân, demande la faveur de présenter un placet à Votre Majesté.

—Quel est l'objet de ce placet?» lui demanda l'empereur.

Mong-kiao ayant remis son placet sur la table du dragon[59], l'empereur l'ouvrit, et le lut en entier avec une grande attention. Ce placet était ainsi conçu:

Le nouveau Tchoang-youân, membre de l'Académie des Hân-lin,

votre sujet

Hiu-mong-kiao, a l'honneur d'exposer, depuis l'origine, les malheurs de son père et de sa mère. Il supplie

Votre Majesté

de daigner l'écouter, et d'accorder des honneurs à ses parents.

votre sujet

a toujours entendu dire que le prince ne fait qu'un corps avec son peuple; qu'il regarde ses sujets comme ses propres enfants, et qu'il se plaît à exaucer les vœux que forme leur piété filiale. Le père de

votre sujet

Hiu-siên, ayant perdu ses parents dès sa plus tendre enfance, demeura dans la maison de sa sœur aînée, qui prit soin de l'élever. La mère de

votre sujet,

Blanche, cultivait la vertu sur la Montagne-Bleue, dans la grotte du Vent-pur, où elle avait fixé son séjour. Ils se rencontrèrent sur le lac Si-hou, et ayant conçu l'un pour l'autre une affection semblable à celle du phénix et de sa compagne, ils se donnèrent une promesse de mariage. Après avoir vécu pendant cinq ans comme de tendres époux, ils se sont vus séparer l'un de l'autre. Lorsque

votre sujet

eut atteint l'âge d'un mois, sa mère eut le malheur d'être ensevelie sous une pagode. Comme

votre sujet

avait perdu son père, et qu'il se trouvait sans asile et sans appui, sa tante Hiu-chi eut pitié de son délaissement et de sa faiblesse, et l'éleva elle-même avec la tendresse d'une mère; elle fit même de grands sacrifices pour payer les frais de son instruction. Enfin elle lui a promis de lui donner sa fille en mariage.

Votre Majesté

a comblé de bienfaits cet indigne Hân-lîn; mais, hélas! son père et sa mère n'ont encore obtenu aucun honneur, aucune dignité! Quand un homme ne s'est point acquitté de ses devoirs de fils, il est à craindre qu'il ne manque à ceux de sujet. Je supplie humblement

Votre Majesté

d'accorder à mon père et à ma mère de brillantes distinctions, et de me permettre de retourner dans mon pays natal pour offrir un sacrifice funèbre à mes parents. Je pourrai ainsi accomplir les devoirs d'un fils, et je serai moins indigne de LA servir comme sujet.

Requête respectueuse.

L'empereur ayant lu ce placet, un sourire de joie brilla sur sa figure majestueuse. «Puisque vos parents ont éprouvé de si grands malheurs, dit-il à Mong-kiao, j'accorde avec plaisir, à votre père, le titre de Tchong-ki-tiên-hio-ssé[60]; à votre mère, le titre de Tsié-i-tiên-siên-fou-jîn[61]; à votre oncle Ki-kong-fou, qui vous a instruit avec succès, le titre de Tchong-i-lang[62]; et à votre tante Hiu-chi, qui vous a élevé comme une tendre mère, le titre de Hién-cho-i-jîn[63]. Je vous accorde un congé d'un an pour retourner dans votre pays natal, offrir un sacrifice à vos parents, et réaliser votre projet de mariage. Vous reviendrez ensuite à la cour pour reprendre vos fonctions.»

Respectez cet ordre.

Mong-kiao remercia l'empereur, et sortit du palais par la porte appelée Wou-men. Il se hâta de faire ses adieux à ses collègues, disposa tout ce qui était nécessaire pour son voyage, et partit sur un char élégant qui lui était destiné. Il fut fêté sur toute la route, et les officiers civils et militaires des villes qu'il traversait vinrent le recevoir avec solennité, et le comblèrent de marques de respect. En passant par Tchîn-kiang, il ne put s'empêcher de songer aux événements qui s'y étaient passés. Il ordonna aussitôt aux personnes de sa suite de s'arrêter avec son équipage dans une hôtellerie. Il prit le costume de bachelier, et se dirigea avec deux domestiques vers le couvent de la Montagne-d'Or. Dès qu'il y fut arrivé, il ne s'arrêta pas à admirer les merveilles qui s'y déploient de toutes parts; il alla droit au sanctuaire du temple pour brûler des parfums et saluer la statue de Bouddha. Il entra ensuite dans une chapelle où il trouva un vénérable religieux qui l'invita à passer dans le couvent.

Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites, et qu'un novice leur eut servi le thé, le docteur prit la parole. «Mon père, dit-il au religieux, est-ce vous qui êtes le vénérable Fa-haï?

—Fa-haï est le supérieur de ce couvent, lui répondit-il; maintenant il voyage dans l'empire.

—Mon père, lui dit le docteur, quel est votre nom de religion? quel est le nom honorable que vous portiez dans le monde? pourquoi avez-vous embrassé la vie religieuse? Je vous supplie de satisfaire ma juste curiosité.

—Mon obscur nom de religion est Tao-tsong, lui répondit-il; mon nom séculier est Hiu; mon surnom, Siên; et mon nom honorifique, Hân-wen. Je suis originaire de la ville de Tsiên-tang.» Ensuite il lui raconta son séjour dans la maison de Ki-kong-fou, sa rencontre et son mariage avec Blanche, son double exil, l'inondation de la ville Tchîn-kiang, son retour à Tsiên-tang, la naissance de son fils Mong-kiao, qu'il avait fiancé avec sa nièce lorsqu'ils étaient encore tous deux dans le sein de leur mère, et lui dépeignit le rôle terrible de Fa-haï, qui, lorsque son fils eut atteint l'âge d'un mois, ensevelit Blanche sous la pagode de Louï-pong. «J'ai reconnu, ajouta-t-il, les vanités et la corruption du monde; pour m'y soustraire, je me suis fait couper les cheveux dans le couvent de la Montagne-d'Or, et il y a déjà plusieurs dizaines d'années que je cultive ici la vertu sous la direction du vénérable Fa-haï. J'ai confié mon fils à ma sœur aînée; j'ignore s'il est encore du monde.»

A peine le religieux eut-il achevé de parler que le docteur se jeta à ses pieds en versant des larmes abondantes. «Mon père, s'écria-t-il, je suis Hiu-mong-kiao, votre fils indigne.»

Hân-wen est rempli d'étonnement. Il examine attentivement le jeune homme, et le relevant avec bonté: «Sage lettré, lui dit-il en souriant, vous vous trompez.

—Je ne me trompe point, lui répondit Mong-kiao.» Il lui raconta alors qu'ayant été l'objet des railleries de ses camarades d'école, il était venu s'en plaindre à sa tante, qui lui avait appris l'histoire de ses parents. «A force de pleurer et de gémir en songeant à mon père et à ma mère, ajouta-t-il, je tombai malade. A peine fus-je guéri que je me livrai à l'étude avec ardeur, et j'obtins bientôt le titre Kiaï-youân[64]. J'allai à la capitale afin de concourir pour le doctorat, et grâce à la bienveillance de l'empereur, je reçus le titre de Tchoang-youân[65]. Sa Majesté a mis le comble à ses bienfaits en accordant des honneurs à mon père et à ma mère. Comme je passais par Tchîn-kiang, je suis venu au couvent de la Montagne-d'Or pour rendre visite à mon père, le ramener avec moi dans la ville de Tsiên-tang, et lui procurer une existence honorable, afin de remplir autant qu'il est en moi les devoirs de la piété filiale.»

En entendant ces paroles, Hân-wen éprouva en même temps un sentiment de douleur et de joie. «Mon enfant, s'écria-t-il, d'après votre récit, je reconnais que je suis votre père. Je suis heureux de voir que le ciel a daigné prendre pitié de vous, en permettant que votre nom fût inscrit sur la liste d'or[66]. Mais, hélas! votre mère a été ensevelie sous la pagode de Louï-pong! Cette pensée me poursuit et me tourmente jour et nuit.» Il dit, et ses yeux se baignèrent de larmes.

«Mon père, lui dit Mong-kiao en pleurant, cessez de vous abandonner ainsi à la douleur. J'ai obtenu des honneurs pour ma mère, et je vais lui offrir un sacrifice à la pagode. J'ose espérer que vous voudrez bien descendre de la montagne et accompagner votre fils.

—Mon enfant, lui répond Hân-wen, votre père a embrassé la vie religieuse; il désirerait ne point fouler de nouveau la poussière d'un monde corrompu. Cependant, touché de votre piété filiale et de vos instantes prières, je consens à aller avec vous offrir un sacrifice à votre mère. Je reviendrai ensuite sur la Montagne-d'Or.» Le docteur fut transporté de joie.

Tous les religieux du couvent, ayant appris que Mong-kiao était le Tchoang-youân[67] de la nouvelle promotion, et que Tao-tsong était son père, ils furent remplis d'étonnement et de joie. Ils mettent à la hâte leur tunique et leur bonnet, et accourent en foule dans la salle du couvent.

«Seigneur, disent-ils à Mong-kiao en se prosternant à ses pieds, nous ignorions que son Excellence le Tchoang-youân avait daigné visiter notre obscur couvent. Nous avons manqué de venir le recevoir et lui rendre hommage; nous méritons la mort! nous méritons la mort!»

Le docteur les releva l'un après l'autre. «Mes pères, leur dit-il en souriant, pourquoi tenir un tel langage? Vous avez daigné accueillir Hân-wen dans votre précieux couvent; cet humble lettré en conservera une reconnaissance éternelle.

—Mes frères, leur dit à son tour Hân-wen, je ne puis souffrir que vous vous abaissiez ainsi devant mon fils.»

Les religieux étaient transportés de joie, et ne pouvaient se lasser de louer et d'exalter les talents du Tchoang-youân.

Hân-wen ayant fait connaître aux religieux les bienfaits dont l'empereur l'avait comblé, ils croisèrent les mains sur leur poitrine en signe de respect, et le comblèrent de félicitations.

Le docteur ordonna à un de ses domestiques d'offrir aux religieux vingt onces d'argent[68] pour acheter des parfums.

«Monsieur le docteur, lui dirent-ils, nous ne pouvons recevoir un si riche présent.»

Le docteur les ayant priés avec instance d'accepter cet argent, ils n'osèrent persister dans leur refus. Il invita ensuite son père à quitter avec lui le couvent de la Montagne-d'Or. Les religieux les reconduisirent jusqu'au dehors de la porte.

Revenons maintenant à Ki-kong-fou. Aussitôt que le messager du concours lui eut annoncé que Mong-kiao avait obtenu le titre de Tchoang-youân, sa maison se remplit bientôt de musiciens dont les accords bruyants ébranlaient le ciel et la terre. Ses parents et ses amis accoururent en foule, et la rue fut encombrée en un instant des chevaux et des voitures des visiteurs. Tous les magistrats de la ville vinrent aussi lui offrir leurs félicitations.

Kong-fou et Hiu-chi étaient heureux comme s'ils fussent montés au ciel, et faisaient éclater leurs transports de joie. Nous n'avons pas besoin de dire que Pi-liên[69] partageait toute l'allégresse de ses parents.

Lorsque Kong-fou eut appris ensuite que le docteur avait obtenu un congé pour offrir des sacrifices à ses ancêtres, et accomplir son projet de mariage, il décora sa maison avec magnificence, et fit tous les préparatifs nécessaires en l'attendant.

Le char du Tchoang-youân ne tarda pas à arriver. Tous les magistrats sortirent de la ville pour aller au-devant de lui. Ils le conduisirent en pompe dans sa maison, où il fut reçu au son des instruments de musique, et avec de joyeuses acclamations.

Le docteur salua son oncle et sa tante, qui sentirent redoubler leur joie en voyant que Hân-wen était revenu avec lui. Mong-kiao leur raconta tous les détails de la visite qu'il avait faite au couvent de la Montagne-d'Or, pour voir son père et le ramener auprès de ses parents.

Quand Hân-wen se trouva en présence de son beau-frère et de sa sœur, ils s'embrassèrent tendrement et versèrent des larmes de joie.

Toute la famille se trouvant réunie, ils préparèrent un grand festin pour célébrer ce bonheur inespéré. Mais comme Hân-wen voulait observer fidèlement la règle de son ordre, on lui servit à part plusieurs plats de végétaux. Les convives burent jusqu'au milieu de la nuit.

Le lendemain le docteur se leva dès l'aurore, prit avec lui plusieurs domestiques, et, sortant par la porte de l'ouest, il alla offrir un sacrifice funèbre sur les tombes de ses aïeux. Quand il fut de retour, on le pria de montrer l'ordre impérial qui conférait des titres et des dignités à ses parents.

Hân-wen, Kong-fou et Hiu-chi se revêtirent d'habits de cérémonie, et se prosternèrent du côté du palais pour remercier l'empereur de ses bienfaits.

Le docteur les pria ensuite d'acheter des présents funèbres, et de venir avec lui offrir un sacrifice à la pagode de Louï-pong, sur les bords du lac Si-hou.

Dès qu'ils furent arrivés, ils rangèrent sur une table les offrandes prescrites. Le docteur se mit à genoux, et quand il eut lu le décret impérial qui accordait à sa mère des honneurs posthumes, il poussa des cris lugubres, et resta quelque temps absorbé dans sa douleur.

Hân-wen ne put résister aux émotions de son cœur; il embrassa Kong-fou et Hiu-chi dans une attitude morne et silencieuse, et ils confondirent ensemble leurs soupirs et leurs larmes. Mais tout à coup ils aperçoivent le vénérable Fa-haï, qui descendait du milieu des airs. «Illustre docteur, s'écria-t-il d'un ton inspiré, quel bonheur pour moi de voir que vous êtes revenu aujourd'hui pour sacrifier à la pagode! Ce vieux prêtre vient aussi en ce moment pour accomplir une grande œuvre.»

En voyant le religieux, ils sont transportés de joie et le saluent humblement. «Ce vieillard est le vénérable Fa-haï, dit Hân-wen au docteur.

—Saint homme, lui dit le docteur en se prosternant à ses pieds, je vous en supplie, faites sortir ma mère de sa prison.

—Docteur, lui dit le religieux en le relevant avec bonté, vous êtes maintenant un des plus illustres serviteurs de l'empereur; comment ce vieux prêtre oserait-il désobéir à vos ordres? Votre noble mère a rempli aujourd'hui la mesure de ses peines, et je viens, par l'ordre de Bouddha, pour l'arracher de sa prison et la mettre en présence de son fils.»

En entendant ces paroles, le docteur est rempli d'une joie difficile à décrire.

Soudain le religieux murmure en silence des paroles magiques, et frappe la pagode de son bâton sacré. Au même instant, la pagode s'agite sur sa base et s'éloigne de quelques pas. «Blanche! s'écrie Fa-haï d'une voix imposante, Blanche! paraissez

A ces mots, une lueur blanche s'élève du sein de la terre, et Blanche apparaît à leurs yeux.

Le religieux frappe une seconde fois la pagode, et la pagode docile se transporte aussitôt à la place qu'elle occupait.

Le docteur s'élance vers sa mère, et se jette à genoux devant elle. Puis l'embrassant avec tendresse: «Ma mère, lui dit-il d'une voix éplorée, vous avez éprouvé des malheurs inouïs; plût au ciel que votre fils eût pu les endurer pour vous! Mais, hélas! c'est la première fois aujourd'hui que j'ai le bonheur de voir ma mère.» Il dit, et pousse des cris déchirants.

Blanche le caresse et le console. «Mon fils, lui dit-elle le visage baigné de larmes, que je suis heureuse en ce jour! Après avoir inscrit votre nom sur la liste d'or, et avoir obtenu des honneurs pour votre mère, vous êtes venu encore la délivrer de ses souffrances! Voilà ce qui met le comble à votre piété filiale.

—Tendre épouse! s'écria Hân-wen, votre mari craignait de ne plus vous revoir dans cette vie; comment pouvait-il espérer de vous rencontrer en ce jour?» Il dit, et pleure amèrement.

«Cher époux, lui dit Blanche d'une voix entrecoupée de sanglots, votre servante a commis des crimes qui vous ont forcé de vous retirer dans un couvent; en vous revoyant aujourd'hui, il lui semble qu'elle est bercée par un songe.»

Hiu-chi et Kong-fou s'approchèrent ensuite de Blanche, et lui parlèrent à leur tour avec une émotion mêlée de douleur et de joie.

L'homme rencontre dans la vie des douleurs sans nombre; mais il est une douleur qui les embrasse toutes, c'est la séparation des personnes qu'on aime.

Après avoir attendu la fin de cet entretien, le religieux appela Blanche. «La mesure de vos malheurs et de vos souffrances est remplie aujourd'hui, lui dit-il. Vous ne pouvez rester plus long-temps dans ce monde corrompu. Ce vieux prêtre va vous faire passer au séjour des dieux.» A ces mots, il prend une pièce de soie blanche, et l'étend par terre. «Blanche, s'écria-t-il, marchez sur cette pièce de soie; je vais vous élever aux célestes demeures.»

Blanche se prosterna devant lui pour le remercier d'un si grand bienfait. Puis elle se lève, et place ses pieds sur la pièce de soie.

Le religieux montre du doigt la pièce de soie, et prononce à haute voix des paroles sacrées. Soudain la pièce de soie se change en un nuage blanc, qui embrasse mollement Blanche, et l'élève au neuvième ciel, toute rayonnante de lumière et de gloire.

Fa-haï prend ensuite une pièce de soie bleue, et l'étend par terre. Puis il appelle Hân-wen, de son nom de religion. «Tao-tsong, mon sage disciple, lui dit-il, marchez sur cette pièce de soie bleue; ce vieux prêtre va vous élever au séjour des dieux, pour partager le bonheur de votre épouse.»

Hân-wen se prosterne devant lui en frappant la terre de son front; ensuite il se lève et place ses pieds sur la pièce de soie bleue.

Le religieux ayant prononcé des paroles sacrées, la pièce de soie bleue se changea en un nuage azuré, qui enveloppa Hân-wen, et l'éleva majestueusement au milieu des airs. Au même instant, le ciel fut inondé de vapeurs brillantes qui exhalaient une odeur embaumée. Les deux groupes de nuages lumineux qui portaient Blanche et Hân-wen se dirigèrent vers l'Occident, et disparurent dans l'espace.

Fa-haï ayant élevé ces deux mortels au séjour des dieux, monta sur un nuage qui le transporta sur la montagne sacrée, où il rendit compte à Bouddha de sa mission.

En ce moment, Kong-fou et Hiu-chi se mirent à genoux, et les yeux élevés au ciel, ils saluèrent le religieux, qui les quittait pour toujours. Mais le docteur resta par terre, absorbé dans sa douleur.

Kong-fou se penche vers lui et s'efforce de le consoler. «Mon enfant, lui dit-il, votre père et votre mère viennent de monter au ciel en plein jour; c'est un bonheur qu'il est donné à peu de mortels d'obtenir. Pourquoi vous abandonner ainsi aux gémissements et aux larmes? Je vous en prie, revenez avec nous.»

Le docteur céda aux tendres instances de Kong-fou, monta dans une chaise à porteurs, et revint chez ses parents. Mais à peine fut-il arrivé, qu'il se sentit tourmenté par le souvenir de son père et de sa mère. Il fit mouler en or leur image chérie, qu'il plaça dans sa chambre pour les saluer et leur offrir ses hommages du matin au soir, comme s'ils eussent été vivants.

Le docteur étant resté quelque temps chez ses parents, il ne put s'empêcher de songer que le congé que lui avait accordé l'empereur allait bientôt expirer, et que son mariage n'était pas encore accompli. Au moment où il était occupé de cette pensée, le gouverneur de Tsiên-tang vint lui rendre visite. Il alla le recevoir d'un air joyeux, et le fit entrer dans le salon. «Seigneur, lui dit-il quand il se fut assis, votre serviteur a une affaire importante dont il désire charger Votre Excellence.

—Illustre docteur, lui répondit le magistrat, daignez m'apprendre de quoi il s'agit; je me ferai un devoir d'obéir à vos ordres.

—Seigneur, lui dit-il, depuis mon enfance, j'ai été élevé par mon oncle, qui, sans être arrêté par mon peu de mérite, m'a promis de me donner sa fille en mariage. L'empereur m'a accordé la faveur de retourner dans mon pays natal, pour accomplir cette union, qui est l'objet de tous mes vœux. Au moment où vous êtes entré, je m'inquiétais de n'avoir personne qui pût se charger de la demander en mariage pour moi; j'ose espérer que vous voudrez bien me rendre ce précieux service.

—Illustre docteur, lui répondit-il, puisque tel est votre noble désir, je suis prêt à vous prouver tout mon dévouement.»

Aussitôt il alla trouver Kong-fou, et lui fit connaître l'objet de son message.

Kong-fou donna avec joie son consentement, et il fixa l'époque du mariage au quinzième jour de la huitième lune.

Quand le gouverneur vint rendre réponse au docteur, celui-ci le retint, et lui offrit une collation. Après le repas, le magistrat lui fit ses adieux.

Aussitôt que le jour du mariage fut arrivé, ses parents, ses amis, et tous les fonctionnaires publics, vinrent lui offrir leurs félicitations. Ils remplirent toute sa maison de fleurs d'or, et de riches présents.

Le docteur mit un bonnet de crêpe noir, et se revêtit d'un manteau d'un rouge éclatant. Il enlaça des fleurs d'or dans ses cheveux et s'avança à cheval au milieu d'une foule de musiciens, dont les accords bruyants retentissaient jusqu'au ciel. Le gouverneur de la ville mit ses habits de cérémonie, et vint se joindre à son cortége.

De son côté Pi-liên se para de ses plus riches atours, où étincelaient l'or et les pierres précieuses. En voyant l'éclat de sa toilette, et les agréments répandus sur toute sa personne, on l'eût prise pour une jeune immortelle. Kong-fou et Hiu-chi mirent aussi leurs vêtements de fête en attendant le nouvel époux.

Bientôt le docteur arriva. Ils le saluèrent, et le conduisirent dans leur maison. Après avoir adoré le ciel et la terre, et s'être prosterné ensuite devant les tablettes de son père et de sa mère, il entra avec son épouse dans la chambre parfumée.[70]

On avait servi, dans un salon voisin, un repas magnifique pour traiter le gouverneur, ainsi que les parents et les amis qui étaient venus assister à cette solennité. Les convives burent jusqu'au milieu de la nuit, et se retirèrent chacun de leur côté.

Nous ne parlerons pas des marques d'amour que se donnèrent les deux jeunes époux; nos expressions ne sauraient dépeindre leurs transports et leur bonheur. Il est inutile de rappeler aussi les visites et les félicitations qu'ils reçurent encore le lendemain de leurs parents et de leurs amis.

Au bout d'un mois accompli, le docteur alla saluer son beau-père et sa belle-mère, et les invita à venir demeurer dans sa maison et partager ses honneurs et sa fortune. Dès que le congé que lui avait accordé l'empereur fut expiré, il se disposa à retourner dans la capitale. Il choisit un jour heureux dans le calendrier, et emmena avec lui son beau-père et sa belle-mère. Comme il passait par la ville de Sou-tcheou, il alla seul rendre visite à M. Wou, afin de le remercier de ses bienfaits. Dès qu'il fut arrivé à la capitale, et qu'il eut salué l'empereur, il se rendit au collége des Hân-lin pour s'acquitter des fonctions qui lui avaient été conférées. Dans la suite il fut élevé aux charges les plus éminentes, et après les avoir honorablement remplies, il revint comblé de gloire dans la ville de Tsiên-tang.

Pi-liên eut deux fils. Le docteur voulut que son beau-père adoptât le second, afin qu'il lui donnât des héritiers. Kong-fou et Hiu-chi parvinrent, sans aucune infirmité, à la vieillesse la plus avancée. Le docteur et sa femme eurent le même bonheur, et quittèrent doucement la vie.

Il eut de nombreux descendants, qui s'élevèrent tous aux premières dignités de l'État, et perpétuèrent sans interruption la gloire qu'il leur avait léguée. C'est ainsi que le ciel récompensa sa droiture et sa piété filiale.

FIN.