ESPAGNE.

L'Espagne paraît être arrivée à cette période de crise suraiguë qui précède les événements décisifs. Le dictateur Pi y Margall, dont l'inconcevable apathie lui avait valu les attaques les plus violentes au sein des Cortès, se voyant dans l'impossibilité de former un ministère, a fini par donner sa démission et a été immédiatement remplacé par M. Salmeron. Ancien vice-président du Sénat sous le dernier règne, M. Salmeron appartient à la droite de l'Assemblée; son ministère, pris dans la droite également, comprend plusieurs anciens ministres ou fonctionnaires du roi Amédée. Le nouveau gouvernement réussira-t-il mieux que son prédécesseur à rétablir l'ordre et à refouler l'insurrection? Cette simple question a l'air d'une amère ironie en présence de l'effroyable décomposition à laquelle l'Espagne est en proie du Nord au Midi. Nous avons déjà signalé, il y a huit jours, les désordres dont Carthagène, Alcoy, Barcelone et Malaga avaient été le théâtre. Les détails publiés depuis sur les excès commis par les forcenés qui régnent en maîtres à Alcoy et à Carthagène dépassent en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Du reste, le mouvement fédéraliste gagne chaque jour du terrain; les provinces de Murcie, de Valence et d'Andalousie ont proclamé leur complète autonomie; plusieurs navires de guerre, la frégate la Vittoria entre autres, tombés au pouvoir des insurgés de Carthagène, ont été expédiés par ceux-ci sur Alicante pour aller soulever la population; à Séville, la populace a arrêté le capitaine général nommé par le gouvernement et a pris possession du télégraphe; à Cadix, elle assiège les troupes restées fidèles qui se sont retranchées dans l'arsenal.

Pendant ce temps, les carlistes poursuivent le cours de leurs succès et don Carlos est entré en Espagne, où il a pris le commandement des forces dont il dispose. Dans sa proclamation aux volontaires royalistes, datée du village de Zugarramurdi, don Carlos commence par invoquer le Dieu des armées; puis il annonce que les volontaires auront désormais en abondance les armes qui leur avaient souvent manqué jusqu'à présent; il déplore l'aveuglement de l'armée qui oublie quinze siècles de gloire, et termine en faisant appel au dévouement de ses partisans pour sauver l'Espagne agonisante.

Un des premiers actes du prétendant a été d'adresser au général carliste Antonio Lizarraga, commandant général en Guipuzcoa, une lettre dans laquelle il déclare le curé Santa Cruz traître et rebelle, et donne ordre de traiter comme tels ceux qui à l'avenir serviraient sous ses ordres ou l'admettraient dans leurs rangs. Selon une dépêche de source carliste, Santa Cruz, à la suite de sa disgrâce, aurait déposé son uniforme, abandonné son commandement militaire et, reprenant sa soutane, serait entré en France, d'où il se rendrait à Rome pour se jeter aux pieds du saint-père et demander son pardon.