— Ah bah ! tu es de mon avis ! Je te le dis, Vietkine : apprends à sabrer. Chez nous, au Caucase, tout le monde s’y exerce dès l’enfance, sur des baguettes, sur des cadavres de mouton, sur de l’eau.
— Et sur les hommes ? ajouta Lbov.
— Et sur les hommes, répondit avec calme Bek-Agamalov. Et il faut voir comme on sabre bien ! D’un seul coup on fend un homme de l’épaule à la hanche, en biais. C’est ce qui s’appelle un coup ! Autrement cela ne vaut pas la peine de se salir les mains.
— Et toi, Bek, es-tu capable d’en faire autant ?
Bek-Agamalov poussa un soupir de regret.
— Non, je n’en suis pas capable… je coupe un jeune agneau en deux… je me suis aussi essayé sur le cadavre d’un veau… mais un homme… ma foi, non… je ne pourrais pas. J’enverrais sa tête voler au diable, je le sais ; mais comme cela, en biais… non. Mon père le faisait facilement.
— Eh bien, messieurs, allons essayer, supplia Lbov dont les yeux s’enflammèrent. Bek, mon ami, je vous en prie, allons…
Les officiers s’approchèrent du mannequin Vietkine frappa le premier. Donnant une expression de férocité à son visage bon et niais, il fit gauchement avec son sabre, un large moulinet et l’abattit de toutes ses forces sur le mannequin. En même temps sa gorge émit instinctivement le son caractéristique — khrias ! — qui échappe aux bouchers lorsqu’ils hachent de la viande. La lame s’enfonça d’une quinzaine de centimètres dans la terre glaise, et Vietkine l’en retira avec difficulté.
— Mauvais ! opina Bek-Agamalov en secouant la tête. A vous, Romachov.
Romachov tira son sabre du fourreau et, tout décontenancé, rajusta ses lunettes. Il était de taille moyenne, maigre et, bien qu’assez vigoureux, étant donné sa constitution physique, une excessive timidité le rendait maladroit. Il n’avait jamais été fort en escrime même pendant ses années d’école et, depuis un an et demi qu’il servait au régiment, il avait complètement oublié cet art. En levant le sabre au-dessus de sa tête, il porta en même temps, instinctivement, son bras gauche en avant.