— Je sais, j’en ai entendu parler. Toutefois, le conseil de guerre reconnut qu’il avait agi avec préméditation et le condamna. Qu’y a-t-il de bien là dedans ? Non, si quelqu’un m’insultait ou me frappait…

Il n’acheva pas la phrase, mais sa petite main qui tenait les rênes se referma si fortement qu’elle en trembla. Lbov fut soudain secoué d’un rire éclatant.

— Encore ! dit sévèrement Vietkine.

— Messieurs… je vous prie… ha, ha, ha ! Au régiment de M… Il y eut une histoire. Le sous-enseigne Kraouzé fit un scandale au club de la noblesse. Alors le maître d’hôtel l’empoigna par la patte d’épaule qu’il arracha presque complètement. Aussitôt Kraouzé sortit son revolver et… pan, dans la tête ! tué raide ! sur place. Un sale petit avocat intervint et sur lui aussi… pan ! Naturellement tout le monde se dispersa ; Kraouzé rentra tranquillement au camp et se dirigea du côté du drapeau, sur le front de bandière. La sentinelle cria : « Qui vive ! » — « Sous-enseigne Kraouzé, qui vient mourir sous les plis du drapeau ! » Il se coucha et se transperça le bras d’un coup de revolver. Il fut acquitté par le conseil de guerre.

— Fameux gaillard ! dit Bek-Agamalov.

La conversation commençait à rouler sur le thème favori des jeunes officiers, c’est-à-dire sur les vengeances tirées séance tenante, sans préméditation, meurtres qui restaient presque toujours impunis. Dans une toute petite ville, un cornette imberbe en état d’ivresse s’était jeté, le sabre à la main, au milieu d’un groupe d’Israélites qui célébraient la Pâque. A Kiev, un sous-lieutenant d’infanterie avait, dans une salle de danse, mortellement frappé de son sabre un étudiant qui l’avait heurté du coude au buffet. Dans certaine grande ville — autre que Moscou et Pétersbourg — un officier avait tué d’un coup de feu, « comme un chien », un civil qui, au restaurant, lui faisait remarquer que les gens bien élevés n’importunaient pas les dames qu’ils n’avaient pas l’honneur de connaître.

Romachov, qui, jusqu’alors, avait gardé le silence, rougit soudain de confusion, rajusta sans nécessité ses lunettes, toussota et se mêla à la conversation.

— Messieurs, voici ce que, de mon côté, je crois devoir ajouter : quand il s’agit d’un maître-d’hôtel… oui… parfaitement… Mais s’il s’agit d’un civil… comment dirai-je ?… Oui… allons… s’il s’agit d’un homme bien élevé, d’un noble… Pourquoi donc tomberais-je avec mon sabre sur un individu désarmé ? Pourquoi ne pourrais-je pas lui demander une réparation ? Malgré tout, nous sommes des gens cultivés, si je puis m’exprimer ainsi…

— Hé ! vous dites des absurdités, Romachov, interrompit Vietkine. Vous lui demanderez une réparation, mais il vous répondra : « Non, hé, hé, hé… Moi,… vous savez, en principe, hé, hé… je n’admets pas le duel ! Je suis un adversaire des effusions de sang… Et, en outre, hé, hé… nous avons un juge de paix… » Voilà, et vous garderez toute votre vie votre gifle.

Bek-Agamalov sourit de son large sourire rayonnant.