— Le bras, lui cria Bek-Agamalov.

Mais il était trop tard. L’extrémité de son sabre ne fit qu’effleurer le mannequin. Comme Romachov s’attendait à une grande résistance, il perdit l’équilibre et vacilla. Le tranchant du sabre, frappant sa main gauche tendue en avant, lui déchira un lambeau de peau à la naissance de l’index. Le sang jaillit.

— Hé ! vous voyez ! s’écria d’un ton de dépit Bek-Agamalov, en descendant de cheval. C’est ainsi qu’on pourrait se trancher la main. Est-il possible aussi, de manier un sabre de cette façon ? Enfin, ce n’est rien, un simple bobo ; serrez fortement votre mouchoir autour de votre main, petite pensionnaire ! Tiens mon cheval, fendrik. Maintenant, vous allez voir. Le point capital, pour donner un coup de sabre, c’est de faire agir, non pas l’épaule ou le coude mais l’articulation du poignet. — Il fit tourner rapidement plusieurs fois le poignet de sa main droite et la lame de son sabre décrivit au-dessus de sa tête un cercle étincelant.

— Et maintenant, regardez, ajouta-t-il. Je place mon bras gauche derrière mon dos. Quand on donne un coup, il ne faut chercher ni à battre, ni à trancher l’objet, il faut agir comme si on sciait quelque chose, en retirant le sabre en arrière… vous comprenez ? Et surtout n’oubliez pas que le plat de la lame doit absolument être incliné par rapport à la surface à sabrer ; c’est indispensable. En agissant ainsi, vous obtenez un angle plus aigu. Tenez, voyez.

Bek-Agamalov recula à deux pas du mannequin, le visa de son regard perçant, puis, soudain, il fit scintiller son sabre très haut en l’air et, le corps tout entier penché en avant, dans un mouvement si rapide que les yeux éblouis avaient peine à suivre, il asséna un coup fulgurant. Romachov n’entendit que le sifflement aigu de l’air coupé par la lame d’acier et, au même instant, la moitié supérieure du mannequin s’effondra lourdement sur le sol. La surface coupée était aussi lisse que si elle avait été polie.

— Ah, diable ! voilà un coup ! s’exclama Lbov enthousiasmé. Bek, mon cher, recommence, je te prie.

— Mais oui, Bek, recommence, demanda Vietkine.

Mais Bek-Agamalov, craignant de gâter l’effet qu’il venait de produire, remit, en souriant, son sabre au fourreau. Il respirait difficilement et, à ce moment, avec ses yeux méchants largement ouverts, avec son nez busqué et ses dents découvertes, il ressemblait à quelque oiseau de proie fier et rapace.

— Peut-on appeler ça un coup de sabre ? — dit-il avec un dédain affecté. A l’âge de soixante ans, mon père, au Caucase, tranchait le cou d’un cheval ! Il faut s’exercer constamment, mes enfants. Chez nous, voici comment on procède : on place une tige d’osier dans un étau et on la fend d’un coup de sabre, ou bien on laisse couler d’une certaine hauteur un mince filet d’eau et on le coupe. S’il ne se produit pas d’éclaboussures, c’est que le coup a été bien donné. Allons, Lbov, à toi, maintenant.

Le sous-officier Bobylev arriva en courant, tout effrayé, et dit à Vietkine :