— Votre Noblesse… le colonel arrive !

— Ga-arde à vous ! cria d’une voix forte, traînante et sévère le capitaine Sliva, de l’autre extrémité du terrain.

Les officiers se séparèrent à la hâte et rejoignirent leurs pelotons respectifs.

Une grande calèche massive arriva de la route sur le terrain d’exercices et s’arrêta. Le colonel descendit péniblement d’un côté, faisant incliner de son poids tout le coffre de la voiture, tandis que, de l’autre côté, sautait prestement à terre l’adjudant-major du régiment, le lieutenant Fédorovski, un élégant officier de haute taille.

— Bonjour, 6e ! dit le colonel d’une voix pleine et calme.

Les soldats, d’une façon bruyante et discordante, crièrent des différents angles de la place :

— Nous vous souhaitons une bonne santé, Votre Haute Noblesse !

Les officiers portèrent la main à la visière de la casquette.

— Je vous prie de continuer les exercices, dit le colonel, en s’approchant du peloton le plus voisin.

Le colonel Choulgovitch était de très mauvaise humeur. Il passait devant les pelotons, posait des questions aux soldats sur le service de place, et, de temps à autre, les invectivait, lançant d’effroyables jurons avec cette virtuosité qui, en de telles occasions, est le propre des vieux militaires blanchis sous le harnois. Le regard fixe et tenace de ses yeux durs, ternes et d’une pâleur sénile semblait hypnotiser les soldats qui le considéraient sans clignoter, respirant à peine, immobiles et remplis de terreur. Le colonel était un vieillard énorme, obèse et imposant. Son visage charnu, très large à la hauteur des pommettes, allait en se rétrécissant vers le front, et se terminait en bas par une épaisse barbe argentée en forme de pelle, ce qui lui donnait l’aspect d’un grand losange irrégulier. Ses sourcils gris se dressaient hirsutes et rébarbatifs. Il parlait, en n’élevant presque pas la voix, mais chaque son émis par cet organe peu ordinaire, fameux dans la division — et auquel, entre parenthèses, il était redevable de sa brillante carrière — était distinctement entendu aux endroits les plus éloignés du vaste terrain d’exercices et jusque sur la route.