— Vous avez visité la ménagerie ? demanda malicieusement Vietkine, en montrant la maison de Rafalskiï.
Romachov baissa affirmativement la tête et dit d’un ton convaincu :
— Notre Brehm est un brave homme : il est vraiment gentil !
— Oh oui ! acquiesça Vietkine. Seulement il est toqué.
XIII
En approchant vers cinq heures de la maison habitée par les Nicolaiev, Romachov sentit avec étonnement sa joyeuse assurance du matin dans le succès de cette journée faire place à une inquiétude étrange et injustifiée. Il se rendait compte que ce changement ne s’était pas produit subitement : l’anxiété avait sans doute pris naissance dans son âme à un moment précis dont il n’avait plus le souvenir et augmenté imperceptiblement. Qu’était-ce donc ? Il avait connu, dès l’enfance, semblables phénomènes et n’ignorait pas que, pour calmer cette vague angoisse, il lui fallait d’abord en trouver la cause primitive. Une fois même il avait passé dans les transes une journée entière et n’avait retrouvé son calme et sa gaieté que vers le soir en se souvenant d’avoir été assourdi le matin, en traversant la gare, par un sifflet inattendu de locomotive ; la frayeur inopinée l’avait mis, sans qu’il s’en aperçût, de mauvaise humeur.
Il se remit, cette fois encore, à évoquer dans son souvenir toutes les impressions de la journée en partant des plus récentes. « Le magasin Sviderskiï ; les parfums… j’ai loué un fiacre, le cocher Leïba conduit admirablement… j’ai demandé l’heure à la poste… la belle matinée… Stépane, serait-ce vraiment à cause de lui ?… Mais non, j’ai dans la poche un rouble préparé à son intention… Alors qu’est-ce donc ? »
Près de la palissade, se trouvaient déjà trois équipages à deux chevaux ; deux ordonnances tenaient par la bride des chevaux sellés, un vieux hongre brun acheté depuis peu par Olizar à une vente de chevaux de cavalerie réformés et la jument alezan de Bek-Agamalov, svelte et fringante, à l’œil étincelant et méchant.
« Ah ! la lettre, se rappela soudain Romachov. Il y a cette phrase bizarre : « malgré tout… » et bien soulignée encore ! Il y a sûrement quelque chose ! Peut-être Nicolaiev est-il fâché contre moi ? Est-il jaloux ? Peut-être y a-t-il des cancans là-dessous. Ces jours derniers Nicolaiev s’est montré si raide à mon égard ! Non ! non ! je ne m’arrêterai pas. »
— Plus loin ! cria-t-il au cocher.