— Allons, assez !… Romotchka ! Vous êtes un maladroit ; vous oubliez encore de me baiser les mains ! Voilà, c’est bien ; maintenant, l’autre. C’est ça, vous êtes raisonnable. Allons ! n’oubliez pas — ajouta-t-elle à voix basse et émue — que c’est aujourd’hui notre fête à tous deux. La reine Alexandra et son chevalier Georges. Cette journée nous appartient. Entendez-vous ? Allons !

— Permettez-moi de vous offrir un modeste souvenir…

— Qu’est-ce ? Des parfums ! Vous faites des bêtises ! Non, non, je plaisante : merci, mon cher Romotchka. — Volodia, dit-elle à haute voix et d’un air dégagé en entrant au salon. Voici encore pour notre pique-nique un nouveau compagnon et, qui plus est, c’est aujourd’hui sa fête.

Le salon était bruyant et en désordre, ainsi qu’il arrive toujours au moment d’un départ général. Une épaisse fumée de tabac se teintait d’azur aux endroits où la traversaient les rais obliques du soleil printanier. Au milieu de la pièce, sept ou huit officiers causaient avec animation. Le grand Talmann, toussant à chaque instant, dominait de sa voix enrouée le bruit des conversations. Il y avait là le capitaine Ossadtchiï et les inséparables adjudants-majors Olizar et Bek-Agamalov, le lieutenant Androussévitch, un vif petit bonhomme au visage pointu de rat, et enfin un autre personnage que Romachov ne reconnut pas tout d’abord. Sophie Pavlovna Talmann, souriante, poudrée et fardée, telle une élégante poupée, était assise sur un divan avec les deux sœurs du sous-lieutenant Mikhine. Ces deux demoiselles portaient d’identiques robes blanches, simples mais charmantes, garnies de rubans verts ; toutes deux avaient des cheveux noirs, des yeux sombres et des joues roses marquées de taches de rousseur, toutes deux montraient des dents d’une blancheur éclatante, mais irrégulièrement plantées, ce qui donnait à leurs bouches fraîches un charme particulier : toutes deux, également gentilles et gaies, étaient tout le portrait l’une de l’autre et ressemblaient à leur frère qui cependant était fort laid.

Parmi les autres femmes et filles d’officiers avaient encore été invitées Mme Androussévitch, — une petite boulotte au visage pâle, bêtasse et joviale, aimant les mots à double sens et les anecdotes salées, — ainsi que les jolies demoiselles Lykatchev, bavardes et grasseyantes.

Ainsi qu’il arrive d’ordinaire chez les officiers, les dames se tenaient à l’écart des hommes et formaient un groupe à part. Seul, le prétentieux capitaine Ditz s’était assis près d’elles, négligemment étendu dans un fauteuil. Avec son attitude raide et son visage flétri et suffisant, Ditz ressemblait fort à un officier prussien, tel que le représentent les caricatures allemandes. A la suite d’une histoire scandaleuse, il avait été renvoyé de la garde dans un régiment de ligne. Il se faisait remarquer par son aplomb imperturbable avec les hommes et par son impertinence audacieuse avec les dames. Il jouait beaucoup aux cartes et avec succès, pas au mess des officiers, mais au cercle de la noblesse, chez les fonctionnaires municipaux et chez les propriétaires polonais des environs. Au régiment, on ne l’aimait pas, mais on le craignait et on s’attendait confusément à le voir se livrer un jour à quelque vilaine et bruyante sortie. On disait qu’il était au mieux avec la toute jeune femme du général de brigade, vieillard débile, qui habitait la ville. On savait aussi qu’il entretenait des relations très intimes avec Mme Talmann ; c’était à cause d’elle qu’on l’invitait d’ordinaire, ainsi que l’exigeaient les lois particulières de la politesse régimentaire.

— Enchanté, enchanté — dit Nicolaiev en allant au-devant de Romachov. Tout est pour le mieux. Mais pourquoi n’êtes-vous pas venu ce matin manger avec nous le gâteau de fête ?

Il disait cela avec une grande affabilité et un sourire aimable, mais dans sa voix, dans ses yeux, Romachov perçut ce quelque chose de forcé, d’hostile, d’artificiel que, depuis quelque temps, il sentait presque inconsciemment chaque fois qu’il rencontrait Nicolaiev.

« Il ne m’aime pas — décida mentalement Romachov. — Qu’a-t-il ? Est-il fâché contre moi ? Est-il jaloux ? Lui suis-je importun ? »

— Vous savez… — s’excusa-t-il en mentant hardiment — nous avons revue d’armes dans notre compagnie. Nous nous préparons pour l’inspection générale et n’avons même pas repos les jours de fête !… Cependant, je suis confus. Je ne croyais pas que vous alliez en pique-nique. On dirait que je me suis invité. Vraiment, pardonnez-moi !…