Elle rit doucement, d’un rire caressant dont l’écho éveilla un joyeux frisson dans la poitrine de Romachov.

— Cher Romotchka ! Cher et bon poltron de Romotchka ! Ne vous ai-je pas déjà dit que cette journée nous appartenait. Ne pensez à rien, Romotchka ! Savez-vous pourquoi je suis aujourd’hui si hardie ? Non, vous ne savez pas ? Je suis amoureuse de vous aujourd’hui. Non, non, ne vous faites pas d’illusions, demain ce sera passé…

Romachov tendit les bras vers elle, cherchant à l’enlacer :

— Alexandra Pétrovna… Chourotchka… Sacha[31]… l’implora-t-il.

[31] Autre diminutif plus intime d’Alexandra. — H. M.

— Ne m’appelle pas Chourotchka, je ne le veux pas ! N’importe quoi, mais pas ce nom… A propos, vous avez un bien beau nom, « George ». C’est bien plus beau que Iouriï… George ! prononça-t-elle lentement en prêtant l’oreille à chaque son de mot. Cela sonne fièrement.

— O chérie ! s’écria Romachov avec passion.

— Attendez !… Eh bien, écoutez donc ! c’est tout ce qu’il y a de plus important. Je vous ai vu aujourd’hui en songe. Ah ! quel beau, quel merveilleux rêve ! Nous dansions tous deux une valse dans une salle extraordinaire. Oh ! je la reconnaîtrais sur-le-champ dans ses moindres détails. Il y avait beaucoup de tapis, un piano neuf, deux fenêtres avec des rideaux rouges, mais seule une lanterne rouge l’éclairait — tout était rouge. On entendait les sons d’un orchestre dissimulé et nous dansions tous deux… Non ! non ! Il est impossible autrement que dans un songe d’être aussi tendrement et sensiblement unis. Nous tournions vite, vite, sans que nos pieds touchassent le plancher, nous voguions à travers l’espace et nous tournions, tournions, tournions. Ah ! cela dura si longtemps et c’était si ineffablement délicieux !… Dites-moi, Romotchka, est-ce que vous volez en rêve ?

Romachov ne répondit pas tout de suite. Il semblait vivre un conte étrange et charmant, à la fois réel et fantastique. Oui, c’était bien un conte, cette obscure nuit chaude de printemps, ces arbres silencieusement attentifs à l’entour, et cette délicieuse femme en robe blanche, assise à ses côtés, tout près. Et pour échapper à cet enchantement il lui fallut faire un effort sur soi-même.

— Oui, je vole, répliqua-t-il enfin. Mais plus bas d’année en année. Jadis, dans mon enfance, je volais à la hauteur du plafond. C’était bien amusant de regarder de là-haut les gens : ils semblaient marcher les pieds en l’air ! Ils tâchaient de m’attraper avec un balai, mais en vain : je volais toujours et me moquais d’eux. Maintenant, je ne connais plus de tels rêves : je ne fais plus que sautiller — soupira Romachov. Je bondis en frappant la terre du pied et volette à un mètre à peine au-dessus du sol.