Chourotchka s’étendit complètement sur le sol et, s’accoudant, appuya sa tête sur sa main. Après un court silence, elle reprit, pensive :
— Ce matin, encore sous l’impression de ce songe, j’ai eu le désir de vous voir, un irrésistible désir. Si vous n’étiez pas venu, je ne sais ce que j’aurais fait. Il me semble que je serais allée vous voir moi-même. C’est pour cela que je vous ai prié de ne pas venir avant quatre heures. Je me méfiais de moi. Oh ! cher, me comprenez-vous ?
Tout près du visage de Romachov, reposaient, croisés l’un sur l’autre, les pieds de Chourotchka, deux petits pieds chaussés de souliers et de bas noirs à rayures blanches. La tête embrouillardée, les oreilles bourdonnantes, Romachov mordit soudain, à travers le bas, cette chair vive, froide, élastique.
— Romotchka… Laissez ! — l’entendit-il murmurer faiblement, lentement, indolemment.
Il releva la tête et de nouveau crut vivre un conte merveilleux, une fabuleuse légende sylvestre. Sur la pente de la colline le bois étageait régulièrement ses sombres taillis et ses arbres noirs qui somnolaient, silencieux, immobiles et prêtant l’oreille à des bruits inconnus. Et tout au sommet, par delà l’épaisse futaie, sur la ligne droite et haute de l’horizon, flamboyait la barre étroite du crépuscule, couleur pourpre foncé, couleur du charbon qui s’éteint ou de la flamme réfractée à travers un vin rouge épais. Et sur cette colline, entre les arbres noirs, sur l’herbe odorante, gisait, telle une hamadryade au repos, une belle et mystérieuse dame en blanc.
Romachov s’approcha d’elle encore plus près. Son visage lui semblait entouré d’une pâle auréole. Il ne distinguait pas ses yeux qui formaient deux grandes taches sombres, mais il sentait qu’elle le regardait.
— C’est un conte, soupira-t-il d’un unique mouvement de lèvres.
— Oui, cher, c’est un conte !
Il se mit à embrasser sa robe, et, lui saisissant la main, il cacha son visage dans cette petite paume chaude et parfumée, disant d’une voix étouffée, entrecoupée :
— Sacha… je vous aime… je t’aime…