S’étant encore rapproché, il discernait distinctement ses yeux qui, noirs et énormes maintenant, tantôt se contractaient, tantôt s’agrandissaient démesurément, ce qui, dans l’obscurité, donnait à la physionomie une expression fantastique et changeante. De ses lèvres avides et desséchées, il cherchait la bouche de l’aimée, mais elle se dérobait en secouant doucement la tête et répétait dans un long murmure :
— Non… non… non… mon bien cher !… Non !…
— Ma chérie… Quel bonheur ! Je t’aime ! répétait Romachov dans un joyeux délire. Je t’aime ! Regarde : la nuit, le silence… et personne à l’entour… Oh ! mon bonheur, comme je t’aime !
Mais elle reprenait son murmure : « Non… non… » et, la respiration oppressée, gisait inerte sur le sol. Enfin d’une voix très douce, à peine perceptible, elle reprit :
— Romotchka, pourquoi êtes-vous si faible ? Je ne veux pas le cacher : tout en vous m’attire et m’est cher : votre gaucherie, votre pureté, votre tendresse. Je ne dirai pas que je vous aime, mais je pense constamment à vous, je vous vois en rêve, je… je vous sens… Votre approche me trouble, et votre contact… Mais pourquoi inspirez-vous la pitié ? La pitié est la sœur du mépris. Que voulez-vous ? je ne puis vous respecter. Oh ! si vous étiez fort ! — Elle lui enleva sa casquette et lentement lui caressa les cheveux. Si vous étiez capable de conquérir un grand nom, une haute situation !…
— J’en suis capable, je le serai ! s’écria Romachov. Donnez-vous à moi seulement ! Venez à moi. Et toute ma vie…
Elle l’interrompit avec un sourire triste et caressant qui se refléta dans le ton de sa voix :
— Je crois que vous êtes plein de bonnes intentions, mon cher, j’en suis convaincue, mais vous n’êtes pas capable de les réaliser. Je le sais. Oh ! si j’avais la moindre confiance en vous, je quitterais tout et je vous suivrais. Ah ! Romotchka, mon chéri ! J’ai entendu raconter cette légende : Dieu créa d’abord les hommes en entier, puis, on ne sait pourquoi, il les partagea chacun en deux moitiés, qu’il dispersa par toute la terre. Et, depuis des siècles, ces moitiés séparées se recherchent l’une l’autre sans pouvoir se rencontrer. Eh bien, mon cher, vous et moi, ne sommes-nous pas ces moitiés ? Tout nous est commun : affections, haines, pensées, songes et désirs. Nous nous comprenons à demi-mot — même sans mot dire — au moyen de nos âmes seules. Et me voilà forcée de renoncer à toi ! Ah ! cela m’arrive pour la deuxième fois dans la vie !
— Oui, je sais.
— Il te l’a dit ? interrompit vivement Chourotchka.