Ils marchèrent dans la direction d’où venaient les voix. Romachov sentait ses jambes fléchir ; ses tempes battaient ; il chancelait.

— Je ne veux tromper personne, disait Chourotchka d’une voix saccadée et encore haletante. Ou plutôt non. Je suis au-dessus du mensonge, mais je ne veux pas de lâcheté. La tromperie est toujours une lâcheté. Je te dirai la vérité : je n’ai jamais trompé mon mari et je ne le tromperai que le jour où je l’abandonnerai. Mais ses caresses, ses baisers me sont insupportables, ils ne m’inspirent que dégoût et horreur. Tu sais, ce n’est que tout à l’heure — non, plutôt auparavant, quand je songeais à toi, à tes lèvres — que j’ai compris l’incroyable jouissance, l’extase que l’on éprouve à se livrer à l’être aimé. Mais je ne veux pas de lâcheté, pas de larcin caché ! Et puis, attends ! penche-toi plus près de moi, je te le dirai à l’oreille, j’ai honte de l’avouer… Je ne veux pas avoir d’enfant. Oh ! quelle vilenie ! Une femme d’officier subalterne, quarante-huit roubles de solde, six enfants, des langes partout… la misère… quelle horreur !

Romachov la regardait tout abasourdi.

— Mais vous avez un mari… Vous êtes sûre d’avoir des enfants ! dit-il avec hésitation.

Chourotchka éclata de rire. Il y avait quelque chose de désagréable dans ce rire, et Romachov instinctivement sentit son cœur se glacer.

— Ro-mo-tchka… Oh ! oh ! oh ! que vous êtes bê-ête ! traîna-t-elle de cette petite voix mutine, familière à Romachov. Est-il possible que vous soyez à ce point ignorant ? Mais dites-moi la vérité ! Vous ne savez rien de tout cela ?

Décontenancé, il haussa les épaules. Il se sentait gêné de sa naïveté.

— Pardonnez-moi… Mais je suis obligé d’avouer… Parole d’honneur !…

— Eh bien ! Que Dieu vous bénisse ! Il est inutile que je vous fasse la leçon ! Que vous êtes pur, mon cher Romotchka ! Mais quand vous serez devenu grand, vous vous rappellerez ce que je vais vous dire : « Ce qu’on peut faire avec son mari est impossible avec celui qu’on aime. » Ah ! mais je vous en supplie, ne pensez plus à cela ! C’est bien vilain, mais que faire ?

Ils approchaient de la clairière. Derrière les arbres se devinait la flamme du bûcher. Les troncs noueux semblaient des coulées de métal noir entre lesquelles scintillait une lueur rouge à reflets changeants.