— Je ne sais pas… fit-il enfin et, de sa manche, il s’essuya les lèvres.
— Eh bien, je vais te le dire. C’est Pouchkine, Alexandre Serguieitch Pouchkine. As-tu compris ? Voyons, répète : Alexandre Serguieitch…
— Bessiev, — répéta résolument Gaïnane.
— Bessiev ? Allons, soit, Bessiev, acquiesça Romachov.
— Je m’en vais, Gaïnane ! Si on vient de chez les Peterson, tu diras que le sous-lieutenant est sorti, mais que tu ignores où il est allé ? Tu as compris ? S’il y a quelque chose pour le service, tu viendras me chercher en courant chez le lieutenant Nicolaiev. Au revoir, mon vieux ! Tu iras chercher mon souper au mess et tu pourras le manger.
Il frappa amicalement sur l’épaule du Tchérémisse qui, pour toute réponse, esquissa en silence un large, joyeux et cordial sourire.
IV
Dehors, la nuit était si noire, si impénétrable, qu’au début Romachov fut obligé de marcher à tâtons comme un aveugle. Ses pieds, toujours chaussés d’énormes caoutchoucs, entraient profondément dans la boue épaisse comme du rahat-loukoum, et en sortaient en clapotant.
Parfois un des caoutchoucs s’empêtrait si bien qu’il se détachait du pied et alors Romachov devait, en se balançant sur une jambe, chercher au petit bonheur, de l’autre pied, sa chaussure perdue.
La petite localité paraissait morte : on n’entendait même pas d’aboiements. Par-ci, par-là, de nébuleux rayons de lumière filtraient à travers les fenêtres des maisons blanches toutes basses et tombaient en longues raies droites sur le sol d’un brun jaunâtre. Pourtant les palissades humides et gluantes, le long desquelles marchait Romachov, l’écorce mouillée des peupliers et la boue du chemin exhalaient une indéfinissable odeur printanière, forte, joyeuse qui disposait inconsciemment l’âme au bonheur. Il n’est pas jusqu’au vent violent dont les rafales s’engouffraient impétueuses à travers les rues, qui ne chantât une chanson printanière, saccadée, frissonnante, polissonne.