Arrivé devant la maison des Nicolaiev, le sous-lieutenant s’arrêta, en proie à une faiblesse et une hésitation passagères. Les petites fenêtres étaient masquées par de solides rideaux bruns, mais on sentait derrière ceux-ci une lumière vive et égale. A un endroit la portière s’était repliée sur elle-même, laissant ainsi une longue et étroite fente. Romachov appuya sa tête contre les vitres, fort ému et s’efforçant de respirer le plus bas possible, comme si on pouvait l’entendre dans la pièce.

Il aperçut le visage et les épaules d’Alexandra Pétrovna assise, un peu courbée, au fond d’un divan de reps vert qu’il connaissait bien. Cette pose, les légers mouvements de son corps et sa tête profondément baissée indiquaient qu’elle s’occupait d’un ouvrage manuel.

Soudain, elle se redressa, releva la tête et poussa un profond soupir… ses lèvres remuèrent… « Que dit-elle ? » pensa Romachov. « Tiens, elle sourit ! Comme c’est drôle de voir sans l’entendre, à travers une fenêtre, une personne qui parle ! »

Le sourire disparut inopinément du visage d’Alexandra Pétrovna et son front se rembrunit. De nouveau ses lèvres remuèrent vivement avec une expression d’insistance, puis elle sourit encore d’un sourire folâtre et sarcastique. Elle secoua ensuite la tête lentement et négativement. « C’est peut-être à mon sujet ? » pensa timidement Romachov. Un souffle léger, pur, insouciant, semblait émaner de cette jeune femme qu’il contemplait en ce moment comme dessinée sur un cher, vivant et familier tableau. « Chourotchka ! » chuchota tendrement Romachov.

Alexandra Pétrovna releva la tête de dessus son ouvrage et regarda vivement et avec inquiétude du côté de la fenêtre. Il sembla à Romachov que les yeux de la jeune femme étaient fixés sur les siens. Sous le coup de la frayeur son cœur se serra et se glaça, et il bondit précipitamment derrière le ressaut du mur. Pendant une minute il eut des scrupules de conscience ; il était presque décidé à rentrer chez lui. Pourtant il surmonta son hésitation et, ouvrant la porte du jardin, se dirigea vers la cuisine.

Tandis que l’ordonnance des Nicolaiev lui enlevait ses caoutchoucs boueux et nettoyait ses bottes avec un torchon et que lui-même essuyait avec son mouchoir ses lunettes ternies par la buée, pour les ajuster ensuite devant ses yeux de myope, on entendit la voix sonore d’Alexandra Pétrovna qui, du salon, demandait :

— Stépane, c’est un ordre qu’on apporte ?

« Elle le fait exprès ! — pensa le sous-lieutenant, bourreau de soi-même, — elle sait bien que je viens toujours à cette heure. »

— Non, c’est moi, Alexandra Pétrovna, cria-t-il à travers la porte d’une voix peu naturelle.

— Ah ! Romotchka ! Entrez, entrez donc. Pourquoi restiez-vous planté là ? Volodia[9], c’est Romachov qui vient nous voir.