— Nous savons que vous jouez aux dames d’une manière pitoyable ! dit Vietkine en secouant ironiquement la tête.

— Écoutez, Messieurs, — commença Lbov en riant d’avance de ce qu’il allait dire. Vous savez que le général Dokhtourov a dit des officiers d’ordonnance d’infanterie — tu entends, Bek, c’est à toi que ce discours s’adresse — que c’étaient les plus hardis cavaliers du monde…

— Ne blague pas, fendrik[2], interrompit Bek-Agamalov, en poussant son cheval d’une pression de bottes et faisant mine de foncer sur le sous-enseigne.

[2] De l’allemand fæhndrich (enseigne). Appellation ironique, quelque peu méprisante des praporchtchiki (enseignes), elle est même parfois donnée à d’autres jeunes officiers d’un grade plus élevé. — H. M.

— Parole d’honneur ! Ce ne sont pas des chevaux qu’ils ont, prétendait Dokhtourov, mais des guitares, des armoires, des bêtes poussives, boiteuses, borgnes, fourbues. Et pourtant, dès qu’ils reçoivent un ordre, ils partent à fond de train et lâchant les rênes, abandonnant les étriers, perdant leur casquette, franchissent au grand galop tous les obstacles, palissades, ravins ou fourrés. Oui, ce sont d’intrépides cavaliers !

— Qu’y a-t-il de neuf, Bek ? — interrogea Vietkine.

— Ce qu’il y a de neuf ? Rien, si ce n’est que je viens de voir le colonel attraper le lieutenant-colonel Lekh au mess des officiers. Il s’est emporté à tel point contre lui qu’on l’entendait sur la place de l’Église. Lekh était ivre comme une grive ; il ne pouvait dire ni papa ni maman. Il restait cloué sur place et chancelait, les mains derrière le dos. Mais Choulgovitch rugissait : « Quand vous parlez à votre colonel, veuillez ne pas garder les mains sur votre derrière ! » Et il y avait là des domestiques.

— Bien vissé, dit Vietkine, dans un sourire mi-ironique, mi-approbatif. A la 4e compagnie, il criait, dit-on, hier : « Pourquoi me fichez-vous le règlement sous le nez ? C’est moi qui suis le règlement pour vous, et pas de réplique ! je suis ici le Tsar et Dieu ! »

De nouveau Lbov se mit soudain à rire de ses propres pensées.

— Encore une chose, messieurs, l’adjudant-major du …e régiment a eu une histoire…