— Muselez-vous, Lbov, lui déclara sérieusement Vietkine. Qu’est-ce qui vous prend aujourd’hui ?
— Il y a une autre nouvelle, continua Bek-Agamalov. — Il tourna de nouveau son cheval dans la direction de Lbov et fonça sur lui par manière de plaisanterie. La bête secoua la tête et s’ébroua en épandant de l’écume autour d’elle. — Il y a encore une nouvelle. Le colonel exige que dans toutes les compagnies les officiers s’exercent au maniement du sabre sur des mannequins. A la 9e compagnie il leur a flanqué une belle frousse. Il a fourré Épifanov aux arrêts parce que son sabre n’était pas aiguisé… N’aie donc pas peur, fendrik ! — s’emporta soudain Bek-Agamalov contre le sous-enseigne. Il faut bien que tu t’habitues. Tu seras aussi un jour officier d’ordonnance et tu auras à cheval la contenance d’un moineau rôti sur un plat.
— Eh ! espèce d’Asiatique ! Va te promener avec ta vieille haridelle, rétorqua Lbov, en repoussant le museau du cheval. — A propos, Bek, connais-tu l’histoire de cet officier d’ordonnance du …e régiment qui avait acheté un cheval de cirque ? Il le montait un jour de revue, la bête se mit à défiler devant le commandant en chef en dansant le pas d’Espagne, tu sais : en levant les pieds et en chaloupant. Finalement elle se précipita dans la compagnie de tête : tu vois d’ici la confusion, les cris, le désordre. Mais le cheval ne voulait rien savoir et continuait allégrement son pas d’Espagne. Alors Dragomirov se fit un porte-voix de ses mains — tiens, comme cela — et cria : « Lieutenant, veuillez filer à la même allure au corps de garde, pour 21 jours ; en avant ma-arche ! »
— Hé ! bêtises ! — fit Vietkine en se renfrognant. Écoute, Bek, ta nouvelle de l’exercice du sabre sur des mannequins est réellement une surprise pour nous. Qu’est-ce que cela signifie ? Alors il ne nous restera plus le moindre loisir ? D’ailleurs on nous a apporté hier ce monstre.
Il montra le milieu du terrain d’exercices où se dressait un mannequin en terre glaise humide, et qui avait une certaine ressemblance avec une silhouette humaine, mais était dépourvu de bras et de jambes.
— Et alors ? vous avez sabré ? demanda avec curiosité Bek-Agamalov. Romachov, vous n’avez pas essayé ?
— Pas encore.
— Moi non plus ! grommela Vietkine — qu’ai-je besoin de m’occuper de ces idioties ? d’ailleurs, je n’en ai pas le temps. De neuf heures du matin à six heures du soir, on est cloué ici. C’est à peine si on a le temps de bouffer et d’avaler un verre de vodka[3]. Dieu merci ! je n’entends pas être traité en gamin…
[3] Eau-de-vie. — H. M.
— Eh, bougre d’original, ne faut-il pas qu’un officier sache se servir de son sabre ?