— Et un rouble ?
— Hum !…
— Désagréable… Il n’y a rien à faire alors. S’il en est ainsi, allons prendre un verre de vodka.
— Hélas ! on ne me fait plus crédit, Pierre Thaddéitch.
— Oui-i ? Oh ! pauvre enfant ! Ça ne fait rien, allons. — Bobétinskiï eut un large geste de condescendante magnanimité. — Je vous fais mes compliments.
Cependant, dans la salle à manger, la conversation était devenue plus bruyante, et à ce moment même plus intéressante pour tout le monde. On parlait des duels d’officiers, qui venaient seulement d’être autorisés, et les avis étaient partagés.
Celui qui parlait le plus était le lieutenant Artchakovskiï, un individu assez douteux, un grec, prétendait-on. On disait de lui, à la dérobée, qu’avant son arrivée au régiment, alors qu’il se trouvait dans la réserve, il était surveillant dans un relais de poste et qu’il avait été mis en jugement pour avoir tué un postillon d’un coup de poing.
— Les duels, dit grossièrement Artchakovskiï, c’est bon pour les faiseurs et les butors de la garde, mais chez nous… Voyons, je suis célibataire… Supposons que j’aie bu au mess avec Vassiliï Vassilitch Lipskiï, et qu’étant ivre je lui aie flanqué une gifle. Que nous reste-t-il à faire ? S’il ne veut pas se battre avec moi, on l’exclut du régiment ; alors, de quoi vivront ses enfants ? S’il consent à se battre, je lui colle une balle dans le ventre, et, dans ce cas encore, ses enfants n’ont plus rien à bouffer… C’est absolument idiot.
— Attends… Attends… interrompit le vieux lieutenant-colonel Lekh qui, en état d’ivresse, tenait d’une main un petit verre, et, de l’autre, faisait de faibles mouvements en l’air. — Comprends-tu ce qu’est l’honneur de l’uniforme ? Eh, eh ! frère… l’honneur… Tiens, je me rappelle un incident qui s’est passé chez nous au régiment de Temriouk, en 1862.
— Ah ! vous savez, l’interrompit sans se gêner Artchakovskiï, on les connaît, vos incidents. Vous allez encore nous raconter quelque chose du temps du roi Dagobert.