— Ah ! frère… ah ! comme tu es impertinent… Tu es encore un gamin, mais moi… Il s’est passé, dis-je, un incident…
— Seul le sang peut laver un outrage, affirma emphatiquement le lieutenant Bobétinskiï, en haussant les épaules, comme un coq ses ailes.
— Il y avait dans notre régiment, un enseigne appelé Soloukha, essaya de continuer Lekh.
Le capitaine Ossadtchiï, commandant la première compagnie, qui sortait du buffet, s’approcha de la table.
— Je vous entends parler des duels, c’est un sujet très intéressant, mugit-il d’une voix de basse-taille qui couvrit toutes les autres. Je vous souhaite le bonjour, monsieur le colonel. Bonjour, messieurs !
— Tiens, le colosse de Rhodes ! l’accueillit aimablement Lekh. Eh ! Assieds-toi à côté de moi…, espèce de monument. Tu vas vider un verre avec moi, n’est-ce pas ?
— Et même plus d’un, répondit Ossadtchiï.
Cet officier produisait toujours sur Romachov une impression étrange et exaspérante ; il éveillait en lui un sentiment qui tenait à la fois de la crainte et de la curiosité. Tout comme le colonel Choulgovitch, Ossadtchiï était renommé, non seulement au régiment, mais dans toute la division, pour la beauté et la portée de sa voix extraordinaire, ainsi que pour sa taille de colosse et sa vigueur physique peu commune. Il passait aussi pour connaître d’une façon remarquable le service de troupe. Parfois, dans l’intérêt du service, on le faisait passer d’une compagnie dans une autre, et, en l’espace de six mois, il savait transformer l’unité la plus mauvaise et la plus déréglée en une machine fonctionnant à merveille, et lui inspirer une sainte frayeur à l’égard de son chef. Les officiers comprenaient d’autant moins le respect qu’il inspirait à ses hommes, qu’il ne se livrait jamais à des voies de fait et ne s’emportait même que très rarement, dans des cas tout à fait exceptionnels. Sur son beau visage sombre, dont la pâleur était rehaussée par des cheveux d’un noir bleuâtre, Romachov lisait toujours une raideur, une retenue, une rudesse qui relevaient moins d’un être humain que d’un puissant animal. Souvent, en l’observant de loin, Romachov se représentait Ossadtchiï en proie à un accès de colère et, rien que d’y penser, pâlissait et contractait ses doigts glacés d’effroi. Cette fois encore, il ne pouvait détacher ses yeux de cet homme fort, tandis que celui-ci s’asseyait tranquillement le long du mur sur la chaise que lui avançaient des mains prévenantes.
Ossadtchiï vida un verre d’eau-de-vie, grignota un radis, et demanda avec indifférence :
— Eh bien, quel est le résumé de la conversation de cette honorable réunion ?