— Frère, j’étais en train de raconter quelque chose. Lorsque je servais au régiment de Temriouk, il s’est passé un incident. Le lieutenant von Zoon, un jour, au mess…
Il eut la parole coupée par le capitaine en second Lipskiï, gros rougeaud d’une quarantaine d’années qui, malgré son âge, faisait toujours le pitre et avait adopté les allures bizarres et comiques d’un enfant gâté et aimé de tous.
— Permettez-moi, monsieur le capitaine, je serai bref. Le lieutenant Artchakovskiï a dit que le duel était une idiotie. « Si quelqu’un te frappe sur la joue gauche, tends-lui la droite », nous enseignait-on au petit séminaire. Puis, le lieutenant Bobétinskiï a déclaré que seul le sang pouvait laver un outrage. Ensuite, Monsieur le Colonel s’est efforcé, mais jusqu’à présent sans succès, de raconter une anecdote de sa vie passée. Enfin, au début même de la discussion, le sous-lieutenant Mikhine a donné au milieu du brouhaha son opinion personnelle, mais, par suite de l’insuffisance de sonorité de ses cordes vocales et de la chaste pudeur qui lui est propre, il n’a pas été entendu.
Le sous-lieutenant Mikhine, un tout petit jeune homme à la poitrine faible, au visage bistre picoté de petite vérole et de taches de rousseur, et dont les yeux doux et foncés lançaient des regards timides, presque effarouchés, rougit comme une pivoine.
— Moi, messieurs… moi, messieurs, je me trompe peut-être, dit-il en bégayant et en pétrissant, tout confus, son visage imberbe dans ses mains ; mais, à mon avis…, chaque cas particulier doit être examiné avec soin. Le duel est parfois utile, c’est incontestable, et chacun de nous, certes, est prêt à aller sur le terrain. C’est indiscutable. Mais, parfois aussi, peut-être, le plus grand honneur consiste-t-il à… à pardonner… purement et simplement… Maintenant, j’ignore quels cas peuvent encore se présenter… ainsi…
— Hé, jeune décadent, le rabroua grossièrement Artchakovskiï, allez donc sucer le biberon !
— Eh ! frères, laissez-moi donc exposer mon avis !…
— Le duel, Messieurs, interrompit Ossadtchiï en couvrant toutes les voix de son puissant organe, le duel doit nécessairement avoir une issue grave ; autrement, on tombe dans la sensiblerie, la condescendance, le ridicule, ce n’est plus qu’une absurde comédie. A cinquante pas de distance échange d’une seule balle ! Je vous le dis franchement, un duel fait dans ces conditions est vraiment banal, dans le genre de ces duels français, par exemple, dont nous lisons les comptes rendus dans les journaux. On va sur le terrain, on échange une ou deux balles au pistolet, puis les journaux reproduisent un procès-verbal ainsi rédigé : « Le duel s’est heureusement terminé sans effusion de sang. Les adversaires ont échangé deux balles sans résultat, mais ont fait preuve du plus grand courage. Pendant le déjeuner, les anciens ennemis se sont réconciliés et se sont amicalement serré la main. » Un tel duel, messieurs, est une stupidité, et n’apportera aucune amélioration dans notre société.
Plusieurs voix répondirent ensemble à Ossadtchiï ; Lekh, qui pendant son discours avait plus d’une fois tenté de placer son anecdote, reprit de nouveau :
— Eh, frères… écoutez-moi donc, tas de poulains !