Mais on ne l’écoutait pas et il portait alternativement ses yeux d’un officier sur un autre, cherchant un regard sympathique. Dans le feu de la conversation, personne ne faisait attention à lui, et il hochait tristement sa tête alourdie. Enfin, il parvint à attirer sur lui le regard de Romachov ; le jeune officier savait par expérience combien il est pénible de vivre de pareilles minutes, lorsque vos phrases, plusieurs fois commencées, semblent suspendues dans le vide et qu’une honte vous contraint à y revenir désespérément. Aussi ne se détourna-t-il pas du colonel qui, enchanté de ce résultat, le fit approcher de la table en le tirant par la manche :

— Écoute-moi, au moins, toi, prapor[23], dit Lekh avec amertume. Assieds-toi et bois de la vodka… Frère, ce sont tous des polissons. Lekh montra d’un geste méprisant les officiers qui discutaient. Ils sont là à aboyer et n’ont pourtant aucune expérience. Je voulais raconter l’incident qui se passa chez nous…

[23] Abréviation de praporchtchik (enseigne), sobriquet donné aux officiers subalternes. — H. M.

Tenant d’une main un petit verre, agitant l’autre comme s’il dirigeait un chœur, et secouant sa tête inclinée, Lekh se mit à raconter une des multiples anecdotes dont sa mémoire était farcie, telle une saucisse de fressure, et qu’il ne parvenait jamais à narrer jusqu’au bout, parce qu’il coupait à chaque instant son récit de digressions, d’incidentes, d’énigmes et de comparaisons. Il s’agissait dans celle-ci, qui remontait, bien entendu, à des temps antédiluviens, d’un duel à l’américaine entre deux officiers : ils devaient jouer leur vie à pile ou face avec un billet d’un rouble. Or, l’un d’eux — on ne parvenait pas à comprendre lequel au juste : von Zoon ou Soloukha — eut recours à une filouterie. « Eh, eh ! frère, il colla deux billets ensemble si bien que les deux côtés étaient identiques. Et voilà, frère, qu’ils se mettent à tirer au sort ; alors, celui-ci dit à l’autre… » Mais, cette fois encore, le colonel ne parvint pas à terminer son histoire, parce que Raïssa Alexandrovna Peterson se glissa tout enjouée dans l’office. Se tenant à la porte de la salle à manger, mais sans y entrer (ce qui, en principe, n’était pas admis), elle cria de cette petite voix gaie et capricieuse, particulière aux petites filles gâtées, mais chéries de tout le monde :

— Messieurs, qu’est-ce que cela signifie ? Les dames sont depuis longtemps arrivées, et vous restez là à vous régaler ! Nous voulons danser !

Deux ou trois jeunes officiers se levèrent pour se rendre dans la salle de danse ; d’autres continuèrent à fumer et à causer sans prêter la moindre attention à cette coquette. Par contre, le vieux Lekh s’approcha d’elle à petits pas mal assurés ; puis, croisant les bras et renversant sur sa poitrine le contenu de son petit verre, il s’écria avec un attendrissement d’ivrogne :

— Oh ! ma divine ! Comment les autorités tolèrent-elles l’existence d’une pareille beauté ! Votre mignonne main, que je la baise !

— Iouriï Alexéitch, continua à gazouiller la Peterson, je croyais que vous étiez désigné comme commissaire du bal pour aujourd’hui ? Vous êtes un joli commissaire, parlons-en !

— Mille pardons, madame, c’est ma faute… c’est ma faute, s’écria Bobétinskiï en se précipitant vers elle. Tout en marchant, il frappait du pied, plongeait, balançait son torse et branlait les bras comme s’il se préparait aux premiers pas d’un joyeux ballet.

— Votre main. Votre main, madame. Messieurs, dans la salle de danse, dans la salle de danse !